Note sur le foot

Quand j’étais petit, il y avait un joueur que j’adorais et qui s’appelait Dejan Savićević. Je l’aimais parce que j’avais vu de superbes photos de lui dans des livres sur le football, et aussi parce qu’il portait ce maillot rouge et noir, celui de l’AC Milan, couleurs qui deviendraient à mes yeux Stendhal, le socialisme et l’anarchisme.

En fait, le Milan n’était ni Stendhal, ni l’anarcho-syndicalisme, mais Silvio Berlusconi avec vingt-deux jambes et un ballon. J’ai appris depuis que le rouge et le noir avaient été choisis pour intimider l’adversaire, manière de mêler le diable et la mort dans la rétine des défenseurs.

Savićević était incroyable ; souvent blessé mais terriblement doué, tellement fin balle au pied ! Moi enfant, c’est son lob en finale de Ligue des champions qui l’emportait. Il était le joueur le plus fort de l’équipe la plus forte, et avec lui c’est l’Italie et les Balkans qui brillaient.

« Savićević » : c’est magnifique comme voyage. En France, on prononçait « Savissévitch », mais je ne suis pas certain que ce soit juste. Peut-être faut-il dire « Savitchévitch », ou pire.

Milano

Pour moi ce footballeur n’avait pas de patrie. Il était simplement un idéal avec un nom extraordinaire. Je me souviens, un soir, je regardais une émission sportive avec mon père. Les journalistes parlaient de l’équipe nationale italienne et je ricanai : « Ils ont qu’à prendre Savićević, ils gagneront… » Mon père : « Ils peuvent pas ! il est pas Italien. »

Coup dur… À huit ans un petit Français ne pense pas à ce genre de choses. Il est républicain, parfaitement républicain. Quelqu’un qui se trouve là est Français ; pourquoi cet homme qui enchante l’Italie du Nord ne serait-il pas Italien ? Qu’est-ce que c’est que ce monde ? Je me sentais trahi, sans savoir par qui ni par quoi.

De fait, le Genio était Yougoslave. Il venait de cette partie de l’Europe à laquelle je ne comprends pas grand-chose. Tout ce que je peux dire c’est : « poudrière », et aussi que j’ai failli pleurer en lisant une interview de Siniša Mihajlović, un autre footballeur de là-bas, qui racontait comment du jour au lendemain on a commencé à s’entre-tuer dans sa famille. Moi la famille je m’en fiche un peu, mais tout de même, ce n’est pas drôle. Les gens s’aiment ou s’indiffèrent, et tout à coup des idées tombent comme des seaux de merde. Après ça, ils se détestent à mort, ils se tirent dessus, promettent à leur sœur d’égorger son mari comme un cochon.

Je dois dire enfin que j’habite au-dessus d’un bar serbe, et que les Serbes parlent fort. Ils écoutent toujours la même musique en rigolant, et les femmes sont très fières, même quand elles ont bu.

Aujourd’hui, Dejan Savićević est président de la fédération du Monténégro de football.

(Crédits photographiques : capture d’écran de la vidéo I 3000 gol del Milan)

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