Note sur le cyclisme

vanden

J’aime les cyclistes qui meurent. Pas tant les cyclistes qui se cassent la tête sur l’asphalte : ceux-ci ont des morts héroïques et spectaculaires. Non, j’aime les cyclistes qui meurent d’une overdose, ou de pathologies de vieillards à trente-cinq ans. Alors, c’est l’histoire noire du vélo qui parle à travers leur dépouille. Ils sont là, ruinés le plus souvent, seuls, tandis qu’à la télé le peloton poursuit sa route. Quelle merveilleuse allégorie de la société tout entière : les vainqueurs trichent pour rester vainqueurs, et les faibles pour ne pas être ramassés par la voiture-balai. Dans les cols, les stars balancent leur machine en cadence, de gauche à droite, bouche fermée. À l’arrière, les porteurs d’eau tirent la langue et s’écrasent lourdement sur les pédales. C’est gai, c’est coloré, il y a toujours une foule pas possible pour voir les hommes souffrir dans la montagne. La compétition est une fête ; la fête on ne la fait que pour la caravane publicitaire qui la précède.

Quand Pantani est mort à Rimini, il s’en est trouvé pour crier au meurtre. Kennedy ! Trotsky ! Pasolini ! Non !… Sérieusement ?… Bien sûr qu’on l’a tué, Pantani ! On lui a inoculé le virus de la compétition, et quand il en a développé les symptômes les plus vils, dopage en tête, on l’a écarté comme une vache malade du cheptel. Et lui ne savait faire que ça.

Idem Vandenbroucke, le Belge Frank Vandenbroucke. Il était dans sa maison de briques, dans les Flandres, à peine sorti de l’asile, et les journalistes venaient lui parler : « Vous allez mieux aujourd’hui ? — Non », disait-il. « Ça va très mal. J’ai voulu mourir. » Quelques années plus tard, il est mort pour de bon, à trente-quatre ans. Comme l’Italien. Depuis, ça va mieux.

(Crédits photographiques : Cycling Weekly, image retouchée par l’auteur.)

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