Note sur une révolution ratée

JPAuclair2

Il y a sur ma tête, à l’instant où j’écris, le mont Blanc et des nuages qui s’accrochent à ses roches. Même en vacances, la montagne n’est pas une amie. Elle a l’air, comme ça, de veiller sur la vallée ; elle la séquestre, surtout. À Chamonix, les calvaires et les stèles rappellent que nous y mourons. Quand on lève les yeux vers les arêtes coupantes, il faut s’imaginer tomber. Un corps se disloque dans la combe, l’hélicoptère passe au ciel − c’est le quotidien.

En bas bien sûr il y a la cabane à gaufres, c’est tranquille. On pourrait rester là, surtout ne jamais grimper. Qu’est-ce qui nous pousse à partir ? Il y a quinze ans c’était la nouveauté. Avant, c’est simple, le ski c’était deux frites aux pieds et le nez dans le vent. Il y avait quelques fabricants, les stations, évidemment, et la fédération, avec des disciplines établies, encadrées. Les riches allaient à Megève, les classes moyennes à Combloux, et les bourrins avec de grosses cuisses dévoraient les piquets et les portes en compétition. On se faisait un peu chier.

Ils sont arrivés à la fin du siècle passé, les snowboarders (nous les appelions encore « surfeurs »). Ils ont été insultés, salis, littéralement parqués, ou envoyés hors piste. Vous savez, c’est très conservateur la montagne. Rien ne bouge tant qu’il n’y a pas d’argent à gagner. Le Haut-Savoyard, par exemple, donne un prix au changement. Il laisse volontiers défigurer son beau pays si les promoteurs mettent la main à la poche. Les surfeurs, eux, n’avaient pas de sous. Ils ne venaient pas pour le commerce, ils voulaient glisser. Ils étaient esthètes au royaume de la grimace, et en plus ils étaient jeunes.

Paul Veyne a bien dit qu’on peut s’intéresser sans être intéressé. C’est même la base d’une vie sympathique. Cette horrible révélation frappa bientôt les skieurs eux-mêmes, les très étroits skieurs. Le mouvement nous vint − c’est une habitude − d’Amérique du Nord, plus exactement du Canada. Cette fois, pas de Mickey ni de soldats, simplement des sportifs écœurés par la compète, les entraînements en salle et les figures imposées. Ils prenaient la montagne pour ce qu’elle est : un territoire difficile et splendide avec quoi il faut composer, sans chercher à le civiliser, et surtout sans forcer ses propres aptitudes. Les seules limites étaient fixées par le terrain et la fatigue physique. On pouvait skier en arrière, sauter la tête en bas, pivoter, quitter la piste pour se mêler aux surfeurs, et s’habiller comme s’habillent les gamins en ville. Ainsi naquit le ski new school, aussi dit freestyle.

Les nouveaux skieurs − nous les appelions des riders − posaient des « 3-6 mute », des « backflips », et des « fakie-to-fakie 720 ». Ils faisaient de chouettes vidéos dans des paysages incroyables ; ils voyageaient, se rencontraient, buvaient des bières en écoutant du punk rock californien. Et puis surtout ils nous ressemblaient : ni sportifs d’élite, ni superstars des montagnes, ils avaient l’air d’être nos grands frères − tout juste sautaient-ils un peu plus haut. Je me souviens de JP Auclair : il était fort, cool et barbu. Il faisait ce qu’il aimait et s’en allait, comme Terje Haakonsen en snowboard. Les personnalités intransigeantes m’ont toujours électrisé.

On montait en station avec les copains. On avait cassé notre tirelire pour se payer les mêmes lattes que nos modèles. On s’y voyait ! l’équipée sauvage, l’air frais sur les joues, l’estomac qui pétille à la sortie du kicker. C’est vrai qu’il y avait toujours école le jour d’après, mais ces instants étaient plus que des illusions de liberté. Ils transcendaient l’ordinaire.

Le temps a passé. Les anciens de 1999 ont quitté le circuit. Les marques ont pris tout l’espace, avalé les gamins qui débutaient. Dès le début des années 2000, on organisait des manches de Coupe du monde et les skieurs retrouvaient les gymnases. En rang, fixe ! Très vite, les Jeux olympiques, puis le « SFR Freestyle tour », laid à pleurer, triste à s’enterrer dans le jardin. Répugnante re-professionnalisation… Retour à la case départ… Les commerçants ont marché sur nos bonheurs comme il marchent sur tout. Mais peut-être le ver était-il dans le fruit dès le commencement.

Les skieurs de l’époque se tuent un par un. On dirait des Japonais qui se font seppuku. Ils tombent sur la tête, se cassent le cou, sont emportés par des avalanches, etc. Chaque année on raye un nom sur la liste. Ils vont toujours plus loin, comme pour oublier que tout a foiré.

JP Auclair est mort en septembre 2014, quelque part entre le Chili et l’Argentine.

(Crédits photographiques : JP Auclair à Crested Butte, Colorado. Photographe inconnu. Image recadrée par l’auteur.)

En lien, une des dernières vidéos tournées par le skieur québecois (dans All.I.Can, 2011). Une rémanence d’un certain état d’esprit.

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