À Serge Gainsbourg

Vavin

J’aime Gainsbourg pour Paris. Il y a deux ans, je me retranchai dans mon deux pièces pour protéger mes oreilles que j’imaginais en sucre. Un concert les avait abîmées − très peu, juste assez pour me terroriser. J’étais assiégé par la ville et son fracas, je voulais m’en protéger. D’une certaine façon, je me faisais honte.

À l’époque, je connaissais mal le chanteur. Je ne savais pas son histoire, ni son œuvre. J’avais cinq ans quand il est mort. Je me souviens vaguement d’un vieil ivrogne à la télé ; son image se mêle encore à celle de Patrick Sébastien l’imitant, sans que je sache très bien qui est qui. Et puis, un jour que j’étais à me morfondre, je le vis qui fumait sous ma fenêtre. Je crois que je cherchais à dévorer des vies célèbres pour oublier que la mienne n’était plus rien, tout entière ramassée dans trente-neuf mètres carrés. Je regrettais la rue et les bars bruyants. J’ai fait jouer la Valse de Melody, et le soleil s’est couché en brûlant le ciel de mars. Ce n’était plus la voix fatiguée d’un érotomane poivre et sel, obsédé par la gloire et la fraîche, c’était celle d’un enfant discret, né de parents russes, devenu Juif par la force d’une étoile cousue sur sa poitrine. J’ai vu toutes ces années, depuis les boîtes de jazz, déjà ringardes à la fin des années 50, jusqu’aux plateaux de Sabatier, couleurs à chier dans le poste.

Dans ma retraite forcée j’embrassais tout Paris, le « Milord l’Arsouille » près du Palais-Royal, les cabarets crevant dessous Pigalle, et la rue de Verneuil, comme le mausolée d’Halicarnasse. Ça m’a redonné goût à Paris ; il m’a relevé, lui et son maigre corps serré dans un caban, et j’ai retrouvé la rue pour marcher dans ses pas.

(Crédits photographiques : capture d’écran de l’émission Central Variétés, 1967. Image retouchée par l’auteur.)

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