Note à partir de la place de Clichy (pourquoi nous aimons les musiques médiocres)

Clichy

Sur le bord de la place de Clichy se trouve le « Wepler ». J’y vais de temps en temps, et je dis toujours à la personne qui m’accompagne : « C’est ici que commence le Voyage au bout de la nuit ». Ce à quoi on répond : « Ah, OK ». Ensuite les voitures passent et les bus nous frôlent ; la vie reprend sa danse autour de la statue. Un peu plus loin, on dépasse « Charlot, roi des coquillages », plus loin encore on tourne à droite sur le boulevard de Rochechouart. La nuit tout s’allume, les boutiques érotiques et les échoppes à panini.

Des fois je me dis que je pourrais mourir. Je suis ici et pas ailleurs, ici où j’ai toujours voulu être, aussi loin que je me souvienne. D’un côté ça grimpe dur, de l’autre on file à Saint-Lazare ; c’est une frontière entre un Paris et son double habillé de papiers gras, un limes jamais gardé qu’on franchit sans craindre la légion.

La nuit encore nous dansons sur des musiques médiocres. Pourquoi les aimons-nous ? Elles ont été ma première démarche intellectuelle. Où je suis né, l’École normale supérieure n’existe pas, ni non plus les classes préparatoires. On n’apprend le latin que pour être aimé des professeurs. L’information se déplaçant moins vite que la lumière, surtout dans une société bourgeoise, nous croyions encore au mythe du mérite jusque tard dans le siècle passé. Où je suis né toujours, les galeries d’art sont ce qu’elles sont vraiment : des vitrines où les riches s’extasient devant leur prochain placement. C’est quelque chose qu’on ne comprend pas. Aujourd’hui que j’écris, et avec tous les musées qui m’ont usé, je me méfie de l’art plus que jamais. Il me fait l’effet d’un cheval de Troie fabriqué pour détrousser les naïfs.

Je suis heureux de n’avoir pas connu de galerie d’art avant mon vingt-troisième anniversaire ! Ariana Grande qui chante sur des sons électroniques me touche plus que mille peintures ! Mes émotions sont tout incultes et primaires, elles m’emmènent sur leur dos et me font traverser la matière. Hélas, je suis fichu : j’ai déjà dans les yeux les reflets d’un monde odieux. Mes diplômes m’ont corrompu. Certains soirs, je lis que le désespoir est dans le savoir, et, pour m’endormir, je dois répéter comme Michel Ardouin que « rien n’est grave ».

(Crédits photographiques : Place Clichy, la nuit, Eugène Carrière. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski.)

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