Note sur les acouphènes

Une nuit

En général : iiiiiiii ! ou chhhhhhh !

Les acouphènes sont des spectres. Ils n’existent pas. Je les appelle « seigneurs du vide ». Le silence les met en valeur, les rehausse ; dans l’absence ils se répandent, font tâche d’huile ; ils prennent tout l’espace et secouent les gencives. On a vu des gens les haïr, saborder leur existence pour tenter de les sortir de leur tête. Malheureusement, on ne peut pas. C’est une affaire intime, nichée dans le crâne, tout contre l’oreille. Il faut apprendre à faire du son fantôme un morceau de soi, au même titre que le souffle et les battements du cœur. Au début, l’acouphène est posé comme un problème stoïcien : la souffrance ne vient pas du bruit, mais de l’idée que l’on s’en fait.

Un jour, on se réveille et ça va, le sifflement ne nous fait plus nous raidir ; le ciel est bleu comme avant, les voitures grondent sur le boulevard et ne sont pas des ennemies. Il faut du temps pour chasser la colère et l’angoisse, pour se purger les muscles et le système nerveux sympathique. Il faut des nuits sans dormir, du désespoir aussi. On cherche de l’air par tous les trous ; on fait la part du feu. Comme j’ai cru mourir à une époque, je comprends que ça puisse sembler improbable. Pourtant on s’habitue. Voyez la pluie qui tombe : aux premières secondes de l’averse, vous l’entendez très bien, et puis vous oubliez. Évidemment, si l’eau s’abattait dans votre crâne, elle sonnerait terrible. On pourrait parler du supplice de la goutte, mais vous n’êtes pas attaché, et la vie continue. Partout elle palpite comme un cœur dégueulasse arraché à une poitrine. Nous sommes des bêtes, des sales bêtes, les pires qui soient − résistants comme des blattes, malins comme des poulpes, bagarreurs comme des chiens, tordus comme rien d’autre. L’être humain peut se rouler longtemps dans le verre pilé avant de se relever. Il faut avoir confiance.

Liam Gallagher a les oreilles bruyantes, comme tout un tas de musiciens. Il fait le bonhomme devant les journalistes : « Without a doubt I have tinnitus. You’re not a proper rock ‘n’ roll star if you don’t […] Anyone who doesn’t have ringing in their ears can fuck right off. » (J’ai des acouphènes, ça ne fait aucun doute. Tu n’es pas une vraie rockstar si tu n’en as pas […] Ceux qui n’ont pas les oreilles qui sifflent peuvent aller se faire foutre.) Hélas, le parasite auditif ne fait pas le rockeur. Je me sens comme un héros de guerre qui n’a pas fait la guerre, ou si peu. Imposteur ! mais la cicatrice est bien là ; je ne la dois qu’à une balle perdue, tandis que sur la pointe des pieds je regardais les combats au loin. La cochlée va bien, n’en parlons plus. J’ai geint trop souvent, pour deux ou trois vies peut-être.

(Crédits photographiques : un endroit à Paris, la nuit. Par l’auteur.)

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