Note sur un morceau de l’ancien royaume de Sardaigne

Mont Blanc

« White view in my mind

Comes to close my eyes.

The winter is over, and my friends are dead.

The sun’s coming, and I’m alone. »

(Chanson de jeunesse)

Je me tiens droit sous le soleil parisien. Soudain, ma vue se brouille et les murs se mettent à danser. Le moment est venu de céder à l’énergie folle qui s’empare de mon corps. Je pourrais traverser le grand continent d’Ouest en Est comme un express sans mécano, faire sauter les barrages au pare-buffle, disputer leur puissance aux derniers bisons des steppes russes, puis mourir sur une plage de la mer de Béring. Les Savoyards, dit-on, ne voyagent pas, ils sont casaniers, ils restent au fond de la vallée comme la lie du vin dans le creux du tonneau − du vinaigre, une petite flaque acide qui ronge ce qu’on y trempe.

Je ne voyage pas beaucoup, c’est vrai, mais j’ai l’impression d’avoir passé mon adolescence dans une Californie fantasmée. Je dormais dans les vapeurs dorées du skateboard et du punk rock, un ami à ma droite sur son lit, le chat persan sur les pieds. Le jour venu, nous allions dans les rues au ralenti, comme dans ces films où l’on voit des jeunes, où l’on sait dès la première minute que tout finira mal. Les rêves ont des destins terribles. Quand nous partions pour Megève dans cette énorme japonaise à boîte automatique, le coffre plein de guitares et d’amplis, il y avait encore de la neige sur le bord de la route, alors c’était plutôt grunge ou metal scandinave. Je vivais sur une plate-forme coupée de tout ; le monde physique n’avait qu’un rapport lointain avec ce que je voyais chaque jour.

S’il est un élément que je n’ai pas occulté, c’est la montagne. D’abord parce que nous y passions beaucoup de temps l’hiver, ensuite parce qu’elle est immense et partout. Sur les nationales qui vont d’Ouest en Est surtout, le mont Blanc s’élève comme un parent colossal, nous coupe tout à fait de l’autre côté, de l’Italie, où l’on mange deux plats pour le dîner, et où les filles sont sublimes, si l’on s’en tient à la version officielle. J’ai mis du temps à comprendre l’unité de ce territoire, que le roi blanc lui-même ne saurait trancher vraiment. Il y avait autrefois un petit royaume qui tenait tout, et tout est pareil, quelle que soit la sortie du tunnel. Je me sens de là-bas depuis que je n’y suis plus du tout − Valdôtain, peut-être ? Piémontais ? Savoyard ? Francoprovençal ? Émigré en tout cas, de la classe de ceux qui n’ont plus de problèmes, aucune cheminée à ramoner, ni poubelles à ramasser. La hiérarchie, hélas, est partout.

C’est fini ! bien fini. Mes amis et moi sommes pires que des étrangers aujourd’hui. Il nous a fallu quitter le fond de la vallée, les bords de l’Arve, ce gris et ce vert qui me font venir les larmes, et partir un peu partout pour apprendre la vie, un métier, peu importe le nom que l’on donne à l’absurdité programmée de l’âge adulte. Ils ne m’aiment plus ; je ne les aime plus. Plus que ça : nous nous sommes oubliés. Après tout, les amours aussi se terminent, et la famille. Rien ne dure mieux que la peine. Si nous voulons trouver la meilleure des piles, nous nous ouvrirons le cœur.

(Crédits photographiques : Le mont Blanc vu de Sallanches, de Paul Signac. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Michèle Bellot.)

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