Note sur la musique versée dans l’écriture, d’après Beauvoir et Sartre

« J.-P. S. − Je pense que la musique ce n’est pas à moi d’en parler. Je peux parler de choses de la littérature assez loin de moi, mais, en tout cas, j’écris, c’est mon métier, c’est mon art, j’ai donc le droit de m’interroger publiquement sur une œuvre littéraire. Mais la musique, je pense que c’est aux musiciens de le faire, ou aux musicologues.

S. de B. − Ce doit être d’ailleurs très difficile de parler sur la musique : presque tout le monde en parle très mal. Il n’y a rien de plus ennuyeux que la critique musicale, en général. Leibowitz, dans Les Temps modernes, en parlait pas mal. Les Massin ont écrit un très bon livre sur Mozart.

J.-P. S. − Très bon, oui.

S. de B. − Mais en général, c’est approximatif, comme si le langage de la musique ne pouvait pas se transcrire.

J.-P. S. − La musique est un langage par elle-même. »

Extrait des Entretiens avec Jean-Paul Sartre, de Simone de Beauvoir.

Sartre au piano

Ce que je cherche à faire, ce que je rêve de faire, c’est la transcription d’un langage sans mots, d’un langage qui utilise la mélodie, les harmonies, et le rythme. J’essaie d’écrire, non pas sur la musique, mais comme la musique. En 2010 déjà, je tournais autour de cette idée, je faisais le malin sur les réseaux sociaux en empilant les aphorismes grossiers : « Écrire, c’est une façon de faire du rock sans déranger ses voisins… J’écris comme on monte sur scène : pour la puissance du son et la beauté des couleurs… » Aujourd’hui, c’est évident : j’ai toujours voulu jouer de la musique. C’est ce qui me plaît dans la littérature. Céline, par exemple, était obsédé par le rythme, par une certaine musicalité de l’écrit. Marc-Édouard Nabe le tient pour un grand jazzman. C’est quelque chose qui me touche beaucoup.

Depuis que j’ai des acouphènes, surtout, j’ai tendance à chercher la musique en moi. C’est-à-dire que pendant longtemps, j’ai eu peur des bruits forts, donc des concerts, de l’écoute au casque, etc. La musique que je ne pouvais pas entendre au-dehors, je la trouvais à l’intérieur, principalement dans la lecture et l’écriture. C’est à cette époque que j’ai lu Voyage au bout de la nuit ; et que j’ai écrit la plupart des textes de Bagarre !, qui est un disque autant qu’un recueil littéraire.

La chronique musicale ne m’intéresse pas. J’en ai lu, bien sûr, quand j’avais quinze ou seize ans. J’allais à la maison de la presse, et j’achetais des magazines. Il y en avait quelques-uns à l’époque ; je crois qu’ils n’étaient pas très bons. Pour moi, c’était un geste culturel, un acte d’érudition. Dans la petite ville où je vivais, il n’y avait pas de musée des beaux-arts, pas d’auditorium ni d’université. On avait une petite bibliothèque, et puis une salle polyvalente où se tenait le salon du livre, une fois l’an. C’était vraiment le minimum, et puis j’étais adolescent, donc plus intéressé par le ski et l’apprentissage de la séduction que par la peinture ou les livres. Je lisais un peu, pas beaucoup, sans doute plus que la plupart de mes camarades, ce qui ne veut pas dire grand-chose. Les revues musicales, donc, puis la découverte de nouveaux disques, étaient mes seules expériences intellectuelles. Ce n’était pas seulement le côté physique de la musique, mais la démarche tout entière, qui faisait le prestige de cette passion. C’est vrai que la critique musicale a été importante, mais ce n’est pas un exercice très sérieux. C’est presque une métadonnée d’un objet artistique. Elle est utile, dans la mesure où le jugement de l’autre est constitutif, mais elle ne transmet rien de la musique, qui est pourtant sa raison d’être.

Je dirais que c’est une tâche vulgaire qui ne m’a jamais intéressé. J’ai essayé, j’ai bricolé quelques phrases, ça ne m’a jamais amusé. La musicologie, c’est pire : il faut des connaissances techniques que je n’ai pas, et une rigueur qui me donne soif. Comme je suis devenu un peu mégalo en retrouvant la littérature, je me suis dit : « Eh bien, tu aimes la musique à en perdre la tête, mais tu n’as jamais eu la force de monter sur une scène, ni de faire quoi que ce soit de consistant de tes heures de guitare. Tu es un musicien raté, tu vas faire comme tous les gens contrariés : tu vas te venger, tu vas compenser ». C’est en lisant les entretiens de Beauvoir avec Sartre que ce raisonnement a explosé dans ma conscience. J’ai tout compris en quelques lignes : il y a cinq ans, je me suis mis à aimer l’écriture presque autant que la musique. Naturellement, j’ai essayé de mélanger les deux, de mettre l’une dans l’autre. Je pense que je compose plus que je n’écris ; en ce sens la pluie des doigts sur un clavier est plus adaptée qu’un stylo sur une feuille. Ça fait piano, si vous voulez.

(Crédits photographiques : Sartre jouant Chopin. Source inconnue.)

Publicités