Note sur l’écrivain comme intellectuel, artiste, et technicien

Céline

(Quand les scooters tournent dans la ville étendue, il m’arrive de faire un peu de théorie pour m’endormir.)

L’écrivain est un intellectuel a priori, ou disons dans un premier temps. Pour avoir une langue décente et un esprit consistant, il a besoin de lire beaucoup, et de penser. Il absorbe la philosophie, les classiques ; il se frotte à la conjugaison et à la grammaire ; il lit la presse, se pique de comprendre le monde, peut-être même la politique ; enfin, il se documente, surtout s’il écrit des romans de genre.

Dès qu’il met le premier mot sur la feuille, il cesse tout à fait d’être un intellectuel. Il devient sensitif. Ce changement de registre dans l’action le distingue des autres auteurs − essayistes, scientifiques, journalistes, etc. L’écrivain laisse sortir de lui une espèce de fleuve, pas toujours sain d’ailleurs, que son background canalise, oriente de manière intuitive, par toute une série de réflexes intégrés. L’écrivain ne pense pas, il agrège des émotions et les transcrit. Ce qu’on appelle « premier jet » est le matériau caractéristique de la littérature − c’est l’essentiel. La relecture est un dernier mouvement, un autre comportement, si ce n’est intellectuel, méthodique. C’est un travail qui demande une certaine technique.

Il faut imaginer l’être intellectuel comme un ingénieur qui fait creuser un chenal. S’il est très érudit et très pointu, il fera de beaux bassins, des ouvrages impressionnants, quelque chose approchant le canal de Panama. Mais, s’il n’y fait rien couler, c’est peine perdue. Personne ne s’intéresse aux tranchées trop longtemps. C’est là que l’artiste entre en jeu : il remplit les ouvrages. S’il se contente de faire venir l’eau sans travail préalable, elle se répand, inonde les terres alentour, et donne beaucoup de boue. Quand tout est fait dans l’ordre, le technicien peut finir le travail : relecture, ratures, retouches, corrections, réécriture.

Lorsqu’on invite un écrivain à la télévision, ou à la radio, pour parler de l’actualité, on ne peut que croire qu’on l’invite. En vérité, on ne parle qu’à ses deux tiers les moins fascinants : le penseur, que tout le monde peut être, avec un peu d’envie, et du temps ; et le professionnel des lettres, pas plus brillant que votre boulanger ou votre cousine professeur des universités. La sève, que j’ai appelée « l’artiste », faute d’imagination, n’est jamais en plateau. On peut dire d’ailleurs que cette composante de l’écrivain n’a que peu de rapports avec le corps qui l’abrite et la véhicule. Elle n’est de ce monde que pendant l’écoulement du « premier jet ». La personne physique marche sur ses pas, l’oriente, l’écoute, et la nourrit, dans tous les sens du terme. Elle est au départ et à l’arrivée ; elle en est responsable en tant qu’entité juridique et sociale, pourtant elle lui échappe en partie. Et, surtout, elle ne peut pas la convoquer pour discuter des arts ou de la politique. Le voudrait-elle qu’elle en serait incapable. Personne n’a jamais parlé à un écrivain. On ne fait que le lire. Louis-Ferdinand Destouches, à la fin de sa vie, a enfilé le costume d’un vieux Céline devant les caméras. C’est sans doute l’une des expériences les plus abouties en la matière, mais ce n’est qu’une bonne comédie. Nous ne rencontrons des écrivains que leurs structures métalliques, les fondations et les échafaudages, et les ouvriers qui y travaillent.

(Crédits photographiques : Louis-Ferdinand Céline dans l’émission En français dans le texte. Capture d’écran.)

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