Note sur la vieillesse

Bagnole

J’espère que les jeunes ne me respecteront pas. Ce serait terrible de se sentir régner par l’âge. Quel genre de privilèges donne la vieillesse ? J’ai l’impression que nous exigeons l’allégeance aux anciens avant de les enfermer en maison de retraite, de les caler dans un coin pour les laisser se pisser dessus sans nous gêner. Commençons par faire quelque chose de ce constat auquel le transhumanisme de Google ne change rien : nous vivons vieux ; nous nous détraquons doucement. Cela implique que nous traversions une série d’états désagréables avant de nous éteindre pour de bon. C’est laid, ça sent mauvais. Le processus ne ressemble pas aux publicités, il est incompatible avec l’esthétique moderne.

Quand j’avais quinze ans, je faisais du skate avec des amis dans un parking souterrain. Nous mettions une cagette en bois au milieu du béton peint, puis nous sautions par-dessus. Quand une voiture cherchait à passer, nous débarrassions le chemin, et tout allait bien. Il y avait dans l’immeuble un vieil homme caractériel. Avec le recul, je crois pouvoir écrire qu’il nous haïssait. Vraiment, s’il avait pu nous faire fusiller, il aurait pesé le pour et le contre. Je le revois, avec les poils qui sortaient de son nez sifflant, sa diction lamentable et sa colère intarissable. Nous étions sa soupape, une distraction pour ses nerfs. Un jour que la porte enroulable était coincée, il nous accusa de l’avoir cassée. C’était faux, bien sûr. J’ai abîmé pas mal de choses dans ma vie, mais pas la porte enroulable. Quelle racaille ! cet impotent plié en deux ! Il dépensait une énergie folle pour tabasser le panneau de contrôle avec sa canne. De temps en temps, il se tournait vers nous et nous montrait son poing : « Vous l’avez cassé, ça ne fonctionne plus ! » Et bam ! bam ! (En fait, il parlait du nez − il soufflait par le nez −, on entendait : « nfou nfé caffé, nfa fonfione nfu ! »)

Quelle vieille ordure… Tous les vieux n’étaient pas comme ça… Il y a bien cet homme qui est sorti de sa maison avec un fusil parce que mon frère et ses copains avaient envoyé un ballon dans son jardin, c’est vrai. Et puis cette vieille qui m’a regardé me faire contrôler par la douane dans un TER, et qui avait les yeux de la peine de mort, etc. Enfin, tout ça c’est loin. Je vais avoir trente ans. Je suis content : bientôt, c’est moi qui serai vieux, alors je pourrai être fatigué, malade, et personne ne trouvera ça déplacé. On ne me dira plus : « Tu as vingt ans ! À vingt ans, on n’est pas fatigué ! » Bien sûr que si ! On est toujours fatigué. La vie est une purge, elle n’a rien d’un cadeau. C’est rigolo cinq minutes, ah oui ! le temps d’un baiser ou plus, d’une ivresse, d’une gloriole, et puis tout retombe, alors il faut traîner ses cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingts kilos, jusqu’à l’euphorie suivante, et en attendant c’est lourd, gris, pénible…

Je ne suis pas certain de vivre longtemps. Peut-être n’aurai-je jamais le plaisir d’être fourbu et tordu, de menacer des enfants du bout de ma canne, ces enfoirés d’enfants qui s’amusent dans mon putain de garage, dans mon garage à moi que je paie avec mes charges, et c’est certainement pas pour que des petits vandales usent le béton et cassent le putain de boîtier de la porte enroulable. Si j’y arrive, que l’un des jeunes s’avance et me pousse. Je tomberai, je me casserai un os, alors c’en sera fini de cette mascarade. Je n’aurai pas d’héritiers, personne ne me défendra bêtement. Derrière mes yeux à demi aveugles, je verrai les images retouchées de ma jeunesse, des souvenirs comme autant de fictions sur un temps où la faiblesse m’était refusée, où les filles autour de moi était brillantes à tous les étages, et les garçons déjà bien grossiers, avec leurs couilles qui pendent et toute l’horreur… Comment ça fait d’être au bout du rouleau, de penser aux femmes qu’on a aimées il y a longtemps ? Si on peut voir encore, on doit détailler nos mains, toutes déformées et couvertes de tâches brunes ; des mains qui ont caressé et qui ne servent plus qu’au chien. C’est la vieillesse : les mains disent tout, c’est ce que racontent les gens : « Elle est toute refaite, mais regarde ses mains ! Tu as vu ses mains ? »

Quand on a fait tout ce chemin, on n’est plus que la fatigue, l’incarnation de la pesanteur, dix doigts déformés, saucisses atroces, car la vie est sacrée, dit-on.

(Crédits photographiques : une voiture un peu ancienne devant les vignes de Montmartre. Par l’auteur.)

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