À ceux d’avant

Sallanches

J’étais naïf, j’y ai cru. Vous n’avez jamais eu l’intention de changer quoi que ce soit, n’est-ce pas ? Vous pouvez me le dire aujourd’hui, c’était il y a dix ou quinze ans. Je trouvais très amusant de se rebeller contre les pouvoirs, l’école en tête, car j’y étais soumis comme un chien à son maître. J’avais le visage et les tabous d’un gentil. En cinquième, le professeur d’EPS m’a dit : « Toi, avec tes lunettes, tu fais gentil, mais t’es un p’tit con. » (Je ne porte plus de lunettes.) Il était bon d’observer les fortes têtes s’en prendre à l’autorité, répondre, comme on dit.

Les gamins observent le monde, et le monde est débile. Ils ne feront pas mieux ; il n’empêche que c’est à chier. Ce que font les gens : s’occuper de neuf à cinq à faire tourner une machine qu’ils détestent. Les ados en rigolent, ils grincent, se figurent qu’ils sont libres de ne pas devenir aussi lourds que ceux qui les précèdent dans les couloirs secs des administrations et des PME. Ils ont encore quelque chose de la grâce animale de l’enfance. Ils ne savent pas, ces petits, qu’il est difficile de faire autrement, d’éviter les évidences, de n’être pas écrasé par les injonctions.

Tout de même, ils tentent le coup. Pendant de courtes années, ils sont assez beaux (insolents, puérils, immatures, sarcastiques, arrogants, moqueurs, incultes, innocents, bêtas, etc). Ensuite… Ensuite, c’est la rationalisation de l’existence. Les garçons perdent un peu de leurs cheveux, ou bien ils prennent du ventre, ou les deux ; ils passent des costards mal taillés qui font l’accordéon sur leurs souliers, et s’attachent au cou des cravates de directeur financier. Place à la prévoyance. Empiler, thésauriser, économiser, planifier, construire, investir, épargner, capitaliser, emprunter ; tout pour sa petite existence, le seul pré que l’on sache tondre, le monde étant trop vaste pour une conscience minuscule.

Je vous vois, mes amis, sur les réseaux sociaux, tous au bras de femmes que vous ne pouvez trouver belles, ou si peu, toutes avec des hommes qui feraient honte à un pou. Vous avez perdu vos exigences, esthétiques, mais plus encore : ce n’est pas la plastique qui me heurte, ce sont les regards. La sève a séché, le tronc pourrit déjà, les seins sont trop lourds et les poils poussent partout, sur les épaules de ces mâles ignobles, au-dessus des chaussettes de tennis tirebouchonnées qu’ils n’ôtent pas pour vous baiser. N’est-ce pas qu’ils les gardent ? Les films étaient des mensonges : rien n’est beau longtemps.

Chers amis, vous avez la pierre et la lignée, je n’ai rien. Je serai parmi les perdants, vous le saurez bientôt. Je suis égoïste et poseur, et plus encore, fatigué d’avance par tous les refus qu’il me faudra délivrer. Un psychanalyste comprendrait vite que mon argent a remplacé mes parents. Il est mon matelas, ma sécurité. Comme on n’arrache pas un bras à sa mère, je ne touche pas à mes sous, ni ne les aime par crainte de l’œdipe. Je n’achète pas, je ne possède rien. Ce n’est pas de l’anarchisme, c’est un complexe. Bientôt, donc, vous verrez que je suis nul, sans maison, ni voiture, ni enfants, ni rien. Vous aurez fait votre vie ; j’aurai vécu. Il me faut mettre de l’intensité dans chaque intention pour éclairer l’instant. Je n’ai que ça : des instants. Ce ne sont pas des unités comptables, ni des paramètres, simplement ce à quoi je tiens.

Vos photos sont laides, je vous plains, mes amis. Pourtant, quelque chose en moi crie que je suis fait pour la vie que vous menez, et j’en souffrirai toujours. Au moins ai-je choisi de m’en détourner, dans une certaine mesure.

Je pense souvent à avant.

(Crédits photographiques : à cent mètres d’où je suis né, par l’auteur.)

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