Note sur les archives, le cinéma et les chanteuses populaires

Santigold

Ma vie d’archiviste est triste. Il y a des boîtes en carton un peu partout, des chemises à sangle au soleil de Paris, derrière les fenêtres à coulisse de l’administration française. Sur l’écran le trombinoscope me présente des visages comme un fichier criminel. Le béton coule sur moi, il pétrifie mon âme et mon corps, il me crépit. Un jour, personne ne verra plus l’homme dans la gangue, les chiens passeront à côté et ne sentiront pas l’humain, ils pisseront à mes pieds. J’ai classé tant de dossiers, retiré tous les trombones de la Terre, les élastiques aussi, rédigé des introductions, appris les normes, la réglementation, imprimé les tableaux de tri, délivré des documents… Le temps a passé, j’ai soulevé bien du papier, mis des tonnes d’écrits au pilon, envoyé ça dans les zones industrielles, où des intérimaires conduisent des bulldozers géants.

À force de n’être plus qu’une fonction dans un organigramme, j’ai oublié les routes de montagne. Je demande par politesse : « Que fais-tu ? − Et toi ? − Je suis archiviste. − Ah oui ? Mais qu’est-ce que c’est ? » C’est un ensemble de pratiques qui me permet de recevoir en fin de mois une fiche de paie, dont un exemplaire est conservé puis archivé par le service de l’administration du personnel. La réponse a ceci de pratique qu’elle me tire d’une ornière. Je discute peu et mal ; ce que je fais bien et beaucoup, c’est parler fort et dire des âneries. Souvent, il est minuit et je m’époumone dans la foule, alors quelque chose s’allume dans le vide de ma conscience : « Qui s’agite ainsi ? J’ai la bouche cousue la plupart du temps, et quand la parole sort c’est comme un torrent, pire ! le débouché d’une conduite forcée. »

Sur ce continent matériel où je me replie, explose, refroidis puis divertis, ce sont les vapeurs nocturnes et les feux follets qui m’apaisent. Déjà au lycée il y avait les cours et la musique ; d’un côté des barreaux aux fenêtres de la salle de techno, de l’autre le possible. Voilà quinze ans que je vis entre terre et ciel, en bas on ne voit que mon corps inanimé, mon corps social, ma chair de travailleur par défaut. Je suis illuminé dans la tête, religieux athée devant les divinités harmoniques, à genoux devant des femmes immenses et puissantes. J’ai trop écouté les hommes chanter, ils sont des millions, leurs voix se mêlent et font un bruissement débile. Les chanteurs n’ont pas d’âme, ils ont des couilles, c’est emmerdant.

Il y a peu de chanteuses qui ne soient vides aussi. Souvent, elles prêtent leur voix à la création monétaire, elles interprètent l’ambiance sonore des centres commerciaux. Je me promène dans la ville pétillante ; tout à coup deux notes déchirent le voile anxiolytique de mon quotidien : Lana Del Rey est un nom qui fait rire souvent. Je prétends qu’on a tort. Je suis archiviste et ce nom ne me fait pas rire du tout. Quand il n’y a plus de lumière en plein jour, je m’y accroche et me laisse berner :

« Il y a des violettes au fond de tes yeux,
Des flingues qui étincellent autour de toi ;
Il y a des roses entre mes cuisses,
Et un feu qui t’entoure.

Pas étonnant qu’aucun mec en ville ne t’ait cherché ni battu.
Tout ce que tu fais est si difficile à comprendre,
Même pour ta douce chérie. »

J’ai besoin de cinéma, hélas les films que je vois me font honte, ils sont la lie de l’art, la boue de l’humanité. Des vestales post-contemporaines sont là qui murmurent la vérité du monde : l’émotion. Elles se servent du vrai, de l’indéniable, pour m’embobiner, me faire rougir comme un morceau d’acier trempé dans le feu. Telle est ma dignité : peu d’images, beaucoup de musique. Les images sont tout l’inverse du cinéma, elles mentent et n’enchantent personne. Ce qui se passe dans les salles obscures aujourd’hui est méprisable. J’ai honte pour les comédiens qui sont en première ligne de cette guerre perfide contre la beauté.

Quand tout est bien compliqué, l’archivistique et la comédie, je me laisse caresser par les ondes. Elles sortent de bouches si rouges qu’on me fait le procès de la sexualité. C’est triste : je suis un naufragé épuisé sur une plage, et les vagues montent et descendent sous mes talons, mes mollets, mes cuisses. Le ciel au-dessus est bleu comme toujours quand elles chantent, celles que l’on mêle aux vulgaires, et qui pourtant ont vaincu la compression numérique, Sia, Santigold, Amy Winehouse − Rihanna même ! perdue entre le sublime et l’abject. À côté coulent de purs poisons, Madonna, Beyoncé et compagnie, coquilles vides et commerce − du cinéma en pire.

« We could cruise to the blues,
Wilshire boulevard, if we choose.
Or whatever you wanna do.
We make the rules. »

Ce que j’aime : la victoire du possible sur ce qui est.

(Crédits photographiques : un enfant vaudou et Santigold. Capture d’écran du clip Disparate Youth.)

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