Note sur le dopage comme symptôme

Ben Johnson

« Il y a quelques années, un des directeurs marketing d’une entreprise pharmaceutique multinationale − Merck − (c’était en 1994) a dit cette phrase : « Mon rêve est de vendre, dans un futur proche, des médicaments aux personnes en bonne santé ». Pensez-y bien. » (Sandro Donati, ex-entraîneur de l’équipe nationale italienne d’athlétisme, consultant pour l’Agence mondiale antidopage.)

Légitimer le dopage dans le sport n’est pas envisageable. Il est vrai que le phénomène est ancien, aussi vieux que la compétition. Les Grecs déjà, puis les Romains, se préparaient − du moins pensaient-ils le faire, en mangeant de la viande de chèvre pour sauter plus haut, par exemple. Ce que l’on voit sans trop chercher, c’est que l’être humain est malhonnête dans l’adversité. La lutte contre le dopage n’y fera rien : tant qu’il y aura des coupes, des championnats, les athlètes chercheront à prendre l’avantage sur les autres à tout prix. On n’a jamais vu un sportif rêver de la soixante-dixième place du classement général. Même dans un match de tennis entre copains, personne n’a envie d’être ridicule. L’ego est une sale bête, qui se comporte encore plus mal sous les projecteurs et devant les caméras. Alors, on tire le maillot de l’attaquant, on s’accroche à une voiture dans un col, on prend deux bouffées de Ventoline avant le cross du collège (je l’ai fait) ; on gobe des anxiolytiques pour étouffer le stress, ou des amphétamines pour booster sa confiance ; on avale des capsules de testostérone, des cachets de cortisone ; on s’injecte de l’EPO et des hormones de croissance ; on se transfuse son propre sang tout chargé de globules neufs.

Je comprends qu’on se laisse aller à penser qu’il serait plus simple d’autoriser et d’encadrer ces pratiques. Après tout, rien ne changera vraiment. Les compétiteurs chercheront toujours « le truc » ; il n’est pas trop douloureux de l’admettre. On vit très bien avec ces démangeaisons, en de rares occasions elles ont même de bons côtés. La triche n’est pas toujours le diable, ni l’honnêteté une vertu infaillible. Les religieux eux-mêmes savent que Dieu est plus roublard qu’un défenseur italien des années quatre-vingt-dix.

Il y a mille arguments sanitaires contre le dopage − on peut en discuter longtemps. (L’usage de l’érythropoïétine est-il dangereux à long terme ? (Oui.) Les stéroïdes anabolisants augmentent-ils le risque de développer un cancer ? (Oui.) La cortisone éteint-elle les glandes surrénales ? (Oui.) La prise massive de stimulants est-elle un facteur de dépression ? (Oui.) Est-ce que c’est grave, un dérèglement hormonal ? (C’est ennuyeux.) Faut-il compenser les effets psychologiques de certains excitants par l’augmentation des doses de somnifères et d’antidépresseurs ? (Non.) Peut-on s’injecter du sang conservé au réfrigérateur entre les carottes et la laitue ? (Oui.) Doit-on forcer le fonctionnement d’un genou fatigué grâce aux anti-inflammatoires ? (Non.)) Et puis, il y a des arguments moraux. Si vous pensez, ne serait-ce que trente secondes, qu’il est acceptable qu’un grand sportif de vingt-cinq ans soit médicamenté comme un cancéreux ou un vieillard malade du cœur, vous pouvez quitter ce blog immédiatement. Une marathonienne qui avale vingt pilules par jour en période de préparation, qui reçoit quatre ou cinq injections quotidiennes, ne bénéficie pas d’un « rééquilibrage hormonal », ni d’un « traitement médical ». Sous sa peau une usine chimique ; elle est au cœur d’un maelström qui charrie son ego, son entraîneur, sa fédération, ses médecins, sa banque, les journalistes, les supporters, l’industrie pharmaceutique, les laboratoires clandestins, les transporteurs, etc. Le libre arbitre de la compétitrice, malheureusement, est une espèce de pelure d’oignon qui traîne derrière la gazinière.

C’est là qu’intervient la politique, qui est un gros mot que j’utilise pour parler du reste. « On n’est pas des robots », disait Thomas Voeckler, coureur de la formation cycliste Europcar. Dommage… Pantani et Vandenbroucke sont morts de n’être pas animés par des circuits électroniques. Leur cerveau trop complexe a fait de gros nœuds à force d’être essoré, tordu comme une serpillière. Le sport, ça conserve, ça oui ! C’est conservateur dans le meilleur des cas, réactionnaire ! en général. Pour exister dans son giron, il faut terrasser. On compte un vainqueur pour un monceau d’et cætera − la voilà la tristesse. La règle du jeu est cruelle, elle ouvre des brèches énormes dans l’orgueil des prétendants, alors s’y engouffrent les profiteurs habituels.

L’Italien Sandro Donati, grand connaisseur de la question, raconte à qui veut l’entendre que les ventes d’hormones de croissance ont plus que doublé entre 1997 et 2000. Selon les autorités sanitaires, le nombre de malades n’a pas bougé d’un poil… Les ventes d’EPO, elles, ont triplé à la même époque, quand Marco Pantani montait l’Alpe d’Huez en freinant dans les virages. Virenque était tout peroxydé, il pleurait sous les flashs. Ils ont pris pour tous les autres, ces princes de la pédale. Et le football, l’insupportable rugby, le tennis bien propret, la natation, le tir à l’arc, les fléchettes, la pétanque, tous ! se pavanaient sous l’aile pourrie d’une fédération qui savait fermer les yeux au bon moment.

C’est le rêve du monde marchand que de disposer des corps comme de machines, tant qu’ils sont utiles à la production d’une certaine catégorie de richesses. Le capitalisme n’est pas à blâmer, ce serait comme reprocher à votre chien d’aboyer quand les voitures passent. Il est fait pour ça ! Si vous n’aimez pas le bruit, vous ne prenez pas de chien. Vous voyez ce que je veux dire ?

Tout part d’un vice de fabrication du moi. Quand l’ego désire exploser et remplir le temps d’attention, tout devient possible. La peur de n’être rien fait son œuvre, alors se met en branle une machine silencieuse. Je prétends que libéraliser le dopage reviendrait à déréguler un marché violent, aveugle et sourd − lucratif, bien entendu. Pléonasmes ! N’est-ce pas ce qui se passe dans tous les domaines ? L’économie est partout chez elle. Ce qui tient sur les épaules des sportifs, et qui menace de leur tomber sur la tête, c’est l’allégorie de ce que vivent tous les travailleurs du monde. On n’échappe pas à l’idée que l’être humain ne suffit plus à entretenir le bûcher financier. Il faut qu’il gonfle : plus de muscles ! plus de globules ! plus d’heures de travail ! plus de moins-de-cotisations !… C’est une question qui dépasse de cent têtes le problème de la triche dans les compétitions sportives, et ceux qui s’en saisissent − Donati, Franke, Mondenard et compagnie − font des efforts essentiels.

(Crédits photographiques : Ben Johnson défonce tout le monde à Séoul. Source originale inconnue de l’auteur.)

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