Le mois d’août

Christ

Certains rappent sans thème. Je vais tailler ce texte dans un bloc. Il y a des jours blancs, comme une piste de ski sous le brouillard givrant. On glisse sans distinguer le relief ; tout à coup l’estomac percute le diaphragme, chatouille : il y avait un trou, une bosse ; quelque chose de concave, de convexe, une aspérité qu’on ne soupçonnait pas. En août, beaucoup sont en vacances, presque autant au chômage. Ils sont là les gens, qui vivent comme ils peuvent de misérables instants de plaisir. La joie est la pauvreté suprême, ici se trouve peut-être la source du proverbe « L’argent ne fait pas le bonheur. »

En ski, donc, deux dangers : la rupture des ligaments du genou, et l’avalanche. Aujourd’hui, je ne m’étonnerais pas d’être emporté par la course poudreuse des instants. J’ai les jambes solides et des œillères ; on a vu des chevaux de trait plus lucides. Un petit tas de congés annuels m’attend plus loin, tout au bout de la rue de Babylone. Je le considère, je le regarde avec méfiance ; il me fait l’effet d’un monceau de pièces rouges. L’employeur a fait l’aumône, il est bien charitable l’enfoiré. Et encore ! il a fallu les lui arracher, ces vacances. C’est la gauche, comme on dit, qui a fait le boulot. Combien de décennies ont été nécessaires pour lui faire mettre la main à la poche et balancer deux, trois ronds !… Quand il me regarde comme ça, avec son application GTA, gestion des temps d’absence, j’aimerais plutôt mourir que de dire merci. (Je dis merci !)

Gestion des « temps d’absence »… Mais qu’il aille bien se faire foutre. Voilà trois semaines que je souffre sur un bouquin de Bernanos. Il a une reliure épaisse et un signet rouge ; çà et là sont disposées des photographies de l’écrivain. Il parle de Dieu souvent, et moi, je ne le comprends pas. Je fais des efforts terribles pour me mettre à la page, mais pensez-vous ! la Lumière et moi, c’est comme un couteau et une poule. Elle mange très bien sans couverts, la poule − des graines, certes, mais elle mange.

L’hélicoptère de la Sécurité civile tourne au ciel ; il bourdonne comme un énorme acouphène. Impossible de savoir ce qu’il cherche − un noyé dans la Seine, un accident de la route, un randonneur urbain, le corps inanimé d’un étudiant sur un toit. On n’a pas idée de mourir quand il y a tant de boulot. Je passe mes journées à gagner mes congés, les mains dans une poussière de quinze, vingt, trente ans ! et Bernanos attend dans mon sac, sec, et mes écrits finiront par mourir au fond de mon corps gentiment exploité. C’est le mois d’août, un jour blanc, je skie.

(Crédits photographiques : un Christ vannetais me tend une main que je ne prendrai pas. Photographie par l’auteur.)

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