Le piège de l’inclusion sociale

Akebono Taro

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : je travaille dans la fonction publique territoriale (FPT). Je ne mentirai pas non plus : je ne suis pas fonctionnaire à proprement parler. Depuis que je chasse le salaire, je suis intérimaire, vacataire, remplaçant, chargé de mission. Cette précarité est presque un choix, elle n’empêche pas de dormir mon conseiller [commercial] au Crédit Agricole ; je n’en fais pas l’apologie − j’ai des diplômes et un métier −, pour beaucoup elle est une souffrance, l’outil avec quoi on les brise et les mate. Dans un monde où l’emploi est la norme, il faut des règles et des luttes pour calmer les appétits privés. Les marxistes savent, les autres aussi, évidemment.

Chaque semaine, un(e) collègue dépose sur mon bureau La Gazette des communes (1). Discipliné, je lis et sais tout, les déclarations politiques et les pratiques locales, les dernières réformes et les postes à pourvoir. En général, je m’endors sur les articles, mais de temps en temps quelques mots me font sursauter, comme ce matin « inclusion sociale ». C’est répugnant, n’est-ce pas ? On dirait que les institutions jouent aux Lego. Elles prennent les femmes, les hommes, les déplacent comme des petites pièces grises, les emboîtent, les défont, les jettent… Et ça commence à l’école, déjà ; nous cherchons tous une prise dans l’édifice.

Il y a un peu plus de trois mois, j’ai créé ce site pour ranger mes rogatons de réseaux sociaux. Il me tenait à cœur que ces petits textes ne soient pas emportés par le flot furieux de Facebook. Je m’y sentais bien, j’étais aussi libre que possible, c’est-à-dire pas follement, mais tout de même, et j’avais pour cet écrin du respect, du désir. Pas d’éditeur, pas de « bêta-lecteur », pas de correcteur, seulement des visiteurs anonymes ; en somme, des conditions idéales pour entretenir une certaine mégalomanie dont se nourrit la puissance littéraire. Eh bien, aujourd’hui je m’ennuie à me relire. Il n’a pas fallu longtemps pour que je sois de nouveau obsédé par la réception de mes notes. Qui me regarde ? Qui pense quoi ? Que cherche-t-on sur mon site ? Pour l’écrivain, c’est un travers impardonnable, heureusement, l’écrivain existe à peine. Il n’a que peu de rapports avec ce monde ; son avis sur ma façon d’être à la société est consultatif, tout juste un peu piquant. C’est un eczéma, si vous voulez.

Je dois à la Gazette d’avoir compris que je cherchais à produire de l’inclusion sociale. Quelque chose en moi demande le regard constitutif, le traque jusque dans mes activités les plus libérées. Il ne suffit pas de se débattre au quotidien avec ses envies de confort et de sécurité. Je ne fuis pas les CDI ou la titularisation parce qu’ils sont fondamentalement mauvais, mais parce que le monde est bon pour un jeune homme blanc pas trop mal né qui veut bien jouer le jeu. Je suis rebuté par cette évidence, cette voie infernale pavée de bonnes intentions. Je suis un chat qui s’agite dans les bras d’un maître dont il se méfie. Hélas, la pulsion flambe, la voilà qui revient dans l’écriture, éclatant aux premiers mots de chaque paragraphe. J’écris pour les autres, je dois composer avec ce que j’imagine qu’ils pensent. C’est du sumo, et je suis un rikishi.

(1) « La Gazette des communes est un journal hebdomadaire publié par le Groupe Moniteur. Incontournable, il est consacré à l’actualité et l’emploi des communes, des départements et des régions. Il est l’outil de référence de la fonction publique territoriale. » (www.emploi-collectivites.fr)

(Crédits photographiques : Akebono Tarō combat Takanohana. Photographie de Clyde Newton, tirée de l’ouvrage Gaijin Yokozuna, de Mark Panek, University of Hawaii Press, 2006.)

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