Souvenir de Chamonix

Montenvers

Il y avait Premier de cordée dans la toute petite bibliothèque de la chambre de mes parents. Mon meilleur ami avait des copains qui s’appelaient Frison-Roche ; je me demandais s’ils étaient de la famille de cet écrivain dont ma mère me disait beaucoup de bien. Je ne voulais pas ouvrir Premier de cordée, je ne l’ai fait que très tard, pas plus tard que le mois dernier, à vingt-neuf ans. Sur la couverture de cette édition, des alpinistes du début du siècle passé franchissaient une crevasse avec une échelle en bois. Cette image me terrifiait. Une affiche similaire décorait le magasin Technique Extrême, à Chamonix. Je me rappelle que je n’osais pas la regarder longtemps. Les gens dessus avaient des souliers cloutés ridicules ; ils allaient sur les glaciers avec ces équipements pourris, tombaient dans des trous, alors on leur faisait une statue.

Place Saussure, une statue montre du doigt le faîte des monts maudits. Là-bas putain ils sont tellement fiers de ces arêtes coupantes qui ont dévoré tous ces gens ! Ils vivent au milieu des pierriers, sous des pentes rayées de conduites forcées qui dégueulent l’eau sur les ailes des turbines. Ça fait de la lumière pour toute la vallée ; ça fait marcher le panoramique, de Vallorcine au Fayet, la crémaillère du Montenvers. J’étouffais à Chamonix ! la roche était trop près, agressive, comme s’il fallait crever les yeux qui cherchaient l’Italie et la Suisse.

De retour dans un champ boueux, un après-midi d’octobre, la haute tension grésille des menaces de tumeur cérébrale. La cascade d’Arpenaz fait son boucan annuel, descend dans l’Arve, qui s’en va balancer un peu du Léman dans le Rhône. La suite est lyonnaise, provençale, c’est le bout du monde !…

Comme s’il fallait aimer la montagne malgré tout, j’ai retrouvé Premier de cordée, et avec ça des souvenirs que je croyais trop fades pour brûler encore : Servoz, Argentière, les Grands-Montets, les Bossons, le Brévent bien sûr, ses 1 400 mètres dessus les 1 100 de la ville, une vue comme nulle part ailleurs, et la descente en ski contournant le « Poème à Lou ». Je me souviens : il y a longtemps, j’étais assis dans un baudrier orange, à chercher des cristaux de quartz dans les failles humides du gneiss. La cordée c’était la mort pour l’enfant. Les montagnards ont planté des croix partout dans la montagne, il faut croire que j’ai ramassé un peu de leur superstition. Mon dieu à moi c’était la roche, j’en avais peur comme d’une pierre tombale.

(Crédits photographiques : carte postale. Publicité de la société PLM. D’après le site delcampe.net.)

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