Notule sur l’artiste comme abruti mystique

Chun-Li

L’artiste ne peut être que mystique. Qu’il se nourrisse de tout le matérialisme de l’humanité s’il le souhaite, viendra le moment où il devra accepter d’être dépassé par ce qu’il fait. L’écriture d’un roman, par exemple, est en son cœur un acte insensé, dégorgeant l’inconscient, précédant la main qui trace. Bien sûr, cela demande un certain savoir-faire ; il n’est pas question d’insinuer qu’il suffit d’entrer en transe pour créer de œuvres immortelles ; simplement, les auteurs qui vendent des méthodes clefs en main devraient être jetés à la mer avec des poids aux pieds (je pense à Bernard Werber). Un artiste doit se laisser porter, dériver, ou alors il est essayiste, philosophe, scientifique, journaliste. Il est, en somme, fondamentalement con comme une brique. Plus son mysticisme est fort, plus sa bêtise irradie ceux qui l’approchent. On a tort d’inviter des peintres et des écrivains à s’exprimer en public. On a tort, par exemple, de demander à Houellebecq son avis sur la politique. Ou alors il faut faire parler à la radio le premier venu, aller au fond de la subjectivité, choisir des gens dans la rue, au hasard. Notez que je ne suis pas contre.

Mon mysticisme à moi est assez maigre ; il me vient sans doute du karaté. Il y a dans l’art martial tout ce qui me fait dégueuler aujourd’hui : la spiritualité, la hiérarchie, le respect de l’autorité, la tradition. Le karaté fut une bulle où j’acceptai la bêtise profonde des sociétés humaines. Ça se passait là, et seulement là. Dehors, le quotidien était normalement angoissant − les devoirs, l’institutrice, le docteur, les grilles de l’école, la noirceur de l’hiver… Quand vous avez sept ans et que vous entrez dans un dojo, tout est étranger, tout impressionne : le portrait du grand maître que l’on salue très bas, la fraîcheur du tatami sous les pieds nus, les ceintures de couleur qui ordonnent le microcosme, puis l’odeur et le bruit textiles des kimonos. Parfois, dans les fièvres de la grippe, le froissement me revenait, colossal, prenait la profondeur de ma conscience, s’amplifiait jusqu’au délire. Frr ! Frrac ! Frr ! (L’équivalent du gauche ! droite ! gauche ! de la boxe.)

J’ai appris à apprécier la connivence du beau et de l’absurde. Quoi de plus débile que de faire s’habiller comme des Japonais d’antan des petits Français des années quatre-vingt-dix ? Et pas dans le cadre d’un rassemblement de passionnés, façon cosplay, non plus que d’un carnaval ; non ! au premier degré. J’aurais pu me rouler par terre devant les vestiaires, crier que mes parents voulaient m’humilier, me compromettre dans une farce grotesque, mais j’ai aimé ; j’ai aimé m’incliner devant la ceinture noire décorée d’idéogrammes. Puis l’adolescence est venue et a tout emporté. J’ai crevé la bulle et vécu scrupuleusement, armé d’un merveilleux cynisme qui, hélas, a fini par me ronger. Aujourd’hui, j’ai retrouvé une espèce de dojo, une parenthèse qui ressemble au karaté, où il est question de se défendre, de s’attaquer à des murs, et de porter des coups.

(Crédits photographiques : Chun-Li démonte une bagnole. Capture d’écran du jeu Street Fighter II.)

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