Courte réflexion sur les archives, d’après José Mujica

Mujica

Il n’y a pas si longtemps, j’entendais « Pepe » Mujica, président de la République de l’Uruguay entre 2010 et 2015, parler de la civilisation comme de l’amour entre les générations. Il me semble qu’il s’agit d’une idée fondamentale. On ne peut pas se contenter d’une solidarité actuelle, ni d’un discours limité à l’époque − d’ailleurs personne n’y pense. Quand les écrivains invoquent la postérité, que font-ils, au-delà de l’entreprise individuelle de survie par la trace, si ce n’est travailler pour des êtres futurs, hypothétiques, ou plus exactement probables ? Nous avons des responsabilités politiques et morales envers les générations qui nous succèderont, envers l’humanité à venir.

Nous transmettons depuis longtemps par l’écrit, que nous savons conserver bien et longtemps. Aujourd’hui, d’autres modes de communication − l’image, le son ; le son et l’image − sont utilisés, encore que l’on ne sache pas si les gens dans mille ans pourront les voir, les écouter. Disons que la langue épinglée sur un support est l’outil parfait pour envoyer des idées dans le futur. Peu importe le support, physique ou numérique, les archives, les livres, les enregistrements, sont des bouteilles à la mer. Je veux fonder ma vie sur cette évidence.

L’être humain est rêveur et routinier − sale bête en vérité, qui se fait autant de mal que de bien sans aide extérieure. Comme l’expliquait José Mujica, chacun porte en soi le progressisme et le conservatisme, l’essentiel à retenir étant en quelque sorte le dosage. Il faut une certaine part d’esprit de conservation, car nous avons besoin d’une stabilité minimum − d’une routine, pour reprendre un mot déjà utilisé. Dans toute situation il y a du bon, et c’est ce bon qu’il nous faut faire vivre, et transmettre. Tout le jeu politique consiste à définir ce qui restera, c’est en ce sens que la politique est morale. L’humanité est perfectible, plus ou moins selon les époques. Il faut savoir trier, c’est d’ailleurs un pilier de l’archivistique. Le directeur d’un service d’archives départementales me disait un jour : « Conserver, c’est éliminer. » Ramenée aux êtres, cette maxime est potentiellement dangereuse, mais pour les traces, c’est bien l’enjeu. Les archivistes sont des conservateurs ; doivent-ils forcément être conservateurs ? Rien n’est moins sûr. Si les archives portent le pouvoir et le légitiment, elles sont aussi la connaissance et une promesse d’émancipation, sans oublier, évidemment, une preuve d’amour entre les générations.

(Crédits photographiques : José Mujica. Capture d’écran de l’enregistrement vidéo d’une conférence avec Jean-Luc Mélenchon, à Paris.)

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