La vie d’un homme, la mort d’un enfant

Chaumes_de_Cordeville_à_Auvers-sur-Oise

J’ai trente ans bientôt, je suis tout petit. Le monde est tellement vaste et tellement sale. Il y a des océans qu’on ne sait que remplir, et remplir de pétrole et de plastique. Je suis quelque part en bordure, tout petit, trente ans bientôt. Que sera le monde dans trente ans ? Que serai-je alors ? L’écriture en son cœur recèle une part de mensonge, une esthétique qui empêche l’émotion distillée de s’écouler dans la coupe de nos deux mains jointes. Je suis fatigué ce soir. Je suis fatigué, fatigué. J’ai déprimé longtemps sur des causes sans épaisseur, sur ma petite personne, à la manière de ces cinéastes qui n’ont plus dans la vie que leur moi, leur moi partout étalé en films, en photos, en scripts, en interviews. Mon ex… Mes questions… Ma famille… Ma bite… Et c’est comme ça tout le temps, ici, dans la « forteresse », comme disent les assassins… La « forteresse ». J’aimerais que ça chiale de partout là, que le moindre mot ruisselle de toutes les larmes de Paris et d’ailleurs. J’aimerais ne pas écrire. J’aimerais lire un discours qui me laverait de toute cette boue. De la boue… On est de la boue…

Il y a trois semaines j’étais un enfant. Un enfant qui avait vécu, tout de même. Un enfant qui avait baisé. Et attention, l’image est moche. Un enfant aussi qui avait souffert, mais beaucoup d’enfants véritables ont souffert pour mille vies. Ils ne sont pas dans la « forteresse » ceux-là, ils sont dans le cœur des fonderies géantes et pas chères du monde industriel. Alors, bien sûr, tant qu’il y aura des enfants martyrisés, humiliés, massacrés, on ne pourra rien espérer de notre espèce. La plus fine des évolutions simiesques, assez fine pour tuer en masse, pas assez pour ne pas flinguer. Pour une fois qu’il arrive quelque chose à vos enfants, vous voyez, eh bien c’est la Mort. La Mort comme outil de terreur. Pas celle des stoïciens, non, pas celle des épicuriens non plus. La terreur. Le cri qui sort d’une gorge qui n’avait jamais crié que pour demander une glace. Putain d’horreur.

À cette heure-ci vingt et une heures trente, il n’y a qu’écrire qui m’apaise. Je suis un énorme bac de peine, un sac à sanglots. Pour tout. Pas que pour ça. Pas que pour les attaques aveugles. Ma propre existence, qui n’est rien, qui pourrait s’arrêter demain si d’autres assassins le décidaient, est tout ce que j’ai pour arpenter la Terre. Et je me suis trompé. Je me suis trompé souvent. J’ai vécu dans la peur, j’ai été mon propre terroriste. Pas besoin de soldats lobotomisés par des démons mystiques, je me suis mis dedans tout seul. Vous savez, avant le coup d’État de la Mort à Paris, je ne vivais plus. J’étais suspendu entre deux angoisses nocturnes. C’est drôle de se réveiller devant un charnier. Enfin, drôle… C’est pas que je rigole, quoi… C’est curieux, on sort d’un sommeil opiacé pour fondre en larmes devant des corps troués par les balles. J’avais gardé l’enfant dans moi pour plus tard, pour je ne sais quoi, pour la fantaisie peut-être. Hier soir à travers mon œil il est parti. Tout flétri qu’il était, déjà, par des mois d’une transformation laborieuse, il a périclité et s’est détaché de moi. Mon fœtus est tombé dans le fond de mon ventre. J’avorte de l’enfant anachronique que je voulais faire durer.

Et puis aujourd’hui, bientôt trente ans, la vie d’un homme là où cent trente autres ont cessé dans le sang. Jamais été aussi triste. Ou pas souvent. Une ou deux fois peut-être. Pourtant, mes yeux sont clairs, comme lavés par ce liquide qui en coule toutes les deux heures. Je vous souhaite d’aller bien. C’est une envie, dit-on, il ne faut pas la laisser s’évanouir.

« And I know she’s living there
And she loves me to this day
I still can’t remember when
Or how I lost my way »

(Crédits photographiques : Chaumes de Cordeville à Auvers-sur-Oise. Vincent Van Gogh. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski.)

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