Vivement l’été, pourvu qu’il neige

daysofheaven

« Ça ne sert à rien de rester là à se demander pourquoi.
Ça n’a aucune importance.
Ça ne sert à rien de rester là à se demander pourquoi
Si tu n’as pas encore compris.
Quand le coq chantera au point du jour,
Regarde à ta fenêtre, je serai parti.
Tu es la raison de mon départ.
N’y pense plus, tout va bien. »

Je me souviens, il n’y a pas si longtemps, j’écoutais cette chanson de Bob Dylan en dévorant mes parents des yeux. Une vieille photo trouvée dans une boîte à chaussures. Le cliché à tous les étages. Bob Dylan chantait sur un picking un peu country un poème que je ne connaissais pas. Je sais mal Dylan. C’est rassurant de se découvrir des incultures béantes. On se dit qu’on pourra s’y perdre ; se perdre à les combler. De temps en temps j’attrape un livre qui m’endort le cœur. Je vais ailleurs, où des femmes et des hommes ont déjà fait leur temps, où des figures se détachent et font des lumières dans la nuit objective du futur. Car l’espoir n’est pas seul à rôder près de ce qui vient ; l’incertitude et la peur, aussi, traînent à la frontière des territoires vierges.

Mes parents si jeunes. Mon âge à peu près, devant des montagnes qui n’ont pas changé, sur le balcon qui n’a pas bougé. Je pleurais. Ça ne m’arrive pas souvent. Une fois tous les dix ans, pour un amour qui rompt, et de temps en temps une surprise. On en a entendu des chansons sur le temps qui passe ; on en a lu des livres sur le sujet ; pourtant c’est cette photo qui m’a eu. Je me lavais à l’eau salée dans la chambre de ma vie d’avant. Une petite chambre, toute petite chambre. Longtemps j’ai résisté, j’ai gardé l’enfant desséché au creux de mon ventre. Il est tombé un jour de novembre. « Jadis, j’ai aimé une femme − une enfant, disait-on. Je lui ai donné mon cœur, mais elle voulait mon âme. N’y pense plus, tout va bien. »

Ces mots de Dylan sont pour moi. Je les sens dans le réseau de mes artères qui prennent une place à part sur le dos de chaque globule, qui montent à ma poitrine et font rouler des vagues énormes sous mes côtes. Je respire par la bouche le thé qui fume sous mon nez. Je ne touche plus ma guitare, vieille guitare un peu sale qu’une fille m’a offerte, il y a cent ans au moins, pour mon passage dans une décennie que je vais quitter. Il fait nuit, je suis la jeune femme de la chanson, me chanteur est parti. J’aimerais voir des traces de pas qui s’en vont dans la neige. Dehors, tout est gris, trempé dans Paris.

C’est décembre. Un soleil a quitté mon ciel. L’autre n’a pas la force de briller pour deux. J’attendrai. Je garderai l’absente quelque part, dans l’endroit le plus sacré de toute mon âme vacillante. « Vivement l’été, pourvu qu’il neige. »

(Crédits photographiques : extrait du film Les Moissons du ciel, de Terrence Malick. Vu sur le site « The Soul of the Plot ».)

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