2016 c’est la street

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J’ai rêvé d’un bateau dans une voiture qui me remontait des entrailles de la France. À Paris, une vie nouvelle m’attend. Je me sens tout petit dans la paume de ma propre main. Alain Colas a disparu en mer, et Gainsbourg en a fait une chanson : « Bateau fantôme, toi qui rêvas des îles et qui jamais n’arrivas. As-tu aperçu les lumières de Nouméa, Ô héroïque Manureva ? Aurais-tu sombré au large de Bora-Bora ? »

J’aimerais vous promettre que je me perdrai comme le multicoque. La ville est un océan gelé. Les femmes dansent, les femmes me préoccupent ; je suis un peu elles, elles sont un peu moi ; aucune idée sur rien ces temps-ci, pas une ligne sous les doigts, rien que de l’eau dans les yeux et du magma dans les artères. Tous mes amis sont là comme une armée amoureuse, je suis pile dans l’époque. Lemmy Kilmister est mort à soixante-dix ans, maigre et tremblant tout entier, lui le géant, la moustache qui grondait des mots anglais dans un micro très haut. I don’t want to live forever… Apparently I am ! Moi non plus, Lemmy, je ne veux pas vivre à jamais. Je veux être mortel, je veux sentir mes cheveux tomber et mes forces décliner. Je veux être un soleil qui grimpe au ciel et qui se couche. La vieillesse qui prend mes parents me fait vivre mieux que jamais. Bon élève, j’ai besoin d’émotions fortes pour faire sauter les rails. Terroriste… Résistant. You win some, lose some, it’s all the same to me.

Manureva, pourquoi ? Pourquoi va-t-on sur l’océan quand on sait qu’il est plus fort ? Pourquoi aime-t-on encore quand on a le corps rayé de cicatrices ? Pourquoi Delpech a-t-il trouvé Dieu avant de mourir par la langue ? Et pourquoi pas un drapeau rouge, Michel ? Pourquoi toujours le Grand Absent ? Pourquoi le ciel obstinément silencieux plutôt que la Terre grouillante de tout ce que l’Univers compte de racailles ? Moi, j’ai choisi les miens, pas l’indicible. L’indicible est pour les chiens. Ce qu’on ne dit pas n’est pas. Je suis un écrivain, Michel, je n’ai pas de temps à perdre hors des mots. En Auvergne, j’ai vu couler l’Allier sous des vallons terribles ; au sommet il y avait des villages comme des couronnes posées sur la tête de princesses mutiques. Whisky-coca, loup glacé dans les ruines d’un château. Pourvu que je crève de tout ça. Pourvu que j’en crève,  écrivais-je il n’y a pas si longtemps.

Eh bien oui, pourvu que j’en crève. Manureva par cent mètres de fond fait toujours plus de bruit que mille cargos près des côtes. Niquez vos mères les Panamax. Bientôt je serai vieux, alors je chanterai mes jours de gloire et ma tristesse. J’avais une vie d’dingue, quand j’étais chanteurC’était bien, c’était chouette, quand on était fauchés… Les souvenirs, ça se construit à fond la caisse, tout de suite, amphétamines dans l’estomac, une basse entre les mains. Il faut vivre fort, mourir vieux pour avoir le temps de raconter. J’aime tellement raconter. Je vous raconterai toujours, tout et tout le temps. Je vous écœurerai de tant d’impudeur voilée. Et puis je partirai. Cendres et poussière, l’archiviste a plié bagage.

Wallah, c’est la street.

(Crédits photographiques : îlot sur aire d’autoroute. Centre de la France. Par l’auteur.)

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