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Place des Fêtes

[Clichy, tout le monde descend.]

Quand on va très haut, où il n’y a plus de vent, on tombe de très haut, c’est évident. Les allitérations font de jolies frises sur la toile, hélas elles ne sauvent pas. On a beau se remplir de littérature, on en revient toujours à la vie même, au cœur du réacteur et à ses menaces de fusion. Vous avez dessous vos pieds votre dalle de béton. Elle a l’air d’un carton, tout à coup. À Tchernobyl, une petite équipe composée de mineurs et de plongeurs a fait la course avec le corium qui fonçait vers la nappe phréatique. Ils en sont morts, et sans eux tout aurait pété. Je n’ai pas d’ouvriers à sacrifier. Quand ça casse, ça casse. C’est ce que je suis, c’est comme ça que je vis. J’approche de soleils immenses.

Il ne s’agit pas seulement de ce que je fais. Ce qui compte surtout, c’est ce que je fais de ce que je vis. Ce que je fais de ce que je vis, je vous le donne, et vous en faites autre chose. Nous sommes les aubes d’une grande roue qui meut un bateau sans passagers. Au bout du fleuve, une cascade. Heureusement, nous savons depuis longtemps que la destination importe peu.

[Une heure plus tôt. Place des Fêtes, Paris 19.]

J’ai passé du temps à tourner autour de cette station. C’est un peu le nombril de ma vie aujourd’hui. Parce que nous sommes assez pauvres. Parce que notre race de gagnants envoie ses enfants coloniser les quartiers sales. Prix de l’immobilier en hausse dans l’Est parisien. Des bars bourrés de gamins écrasent les kebabs et les PMU. Le vieux qui vend L’Huma Dimanche dans un coin de briques, il sera bientôt mort, alors il n’y aura plus que du commerce odieux. L’avant-garde de l’horreur c’est nous, nous massacrons sans le savoir. Étudiants, jeunes travailleurs, artistes, en première ligne de chaque assaut économique. Opération « Gentrification du désert esthétique ».

Je suis arrivé là avec mon stock de drapeaux rouges et noirs, sans savoir qu’en faire. Je n’ai pas la fibre d’un futur pépé dealer de papiers communistes. Beaucoup sont meilleurs militants que moi. Je les admire. Je vais me nourrir de leurs combats et leur rendre leur amour au centuple en composant des chants révolutionnaires.

[La veille. Près du canal Saint-Martin, Paris 10.]

C’est janvier. C’est l’hiver. Il fait peut-être froid. Je ne me rends pas compte. Je marche avec sur mon épaule un astre en fusion. Il a deux yeux comme des comètes et les lèvres rouges comme mes pensées. La collision s’éternise, elle a déjà duré des jours. On en oublie le temps. Demain, il faudra rassembler nos morceaux éparpillés dans le cosmos. Le voyage sera long, le combat terrible. Tout ce que nous avons toujours souhaité.

Et peu importe ce que nous deviendrons, d’où je suis à où tu es, je t’écrirai.

(Crédits photographiques : femme faisant street art à Place-des-Fêtes. Par l’auteur.)

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