Note sur le goût de l’encre

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J’ai retrouvé l’envie de lire. Il y a quatre mois je crois tout était tombé. On venait de me donner de l’élan pour sortir de moi. Alors j’étais sorti. J’ai beaucoup marché dans les semaines qui ont suivi. J’ai eu froid aussi. Très froid. La première fois qu’une fille m’a quitté, je me souviens, je gelais de l’intérieur. J’avais trois couvertures et un chauffage d’appoint braqué sur moi. Là, c’était pratique, c’était déjà l’hiver. L’eau se figeait dans les caniveaux, la mort était partout dans le paysage. J’ai tout arrêté. Je ne pouvais pas écrire non plus. Je ne faisais que parler dans ma tête, parler en rond, en boucle, tout le temps, du matin au soir, et la nuit aussi. Je me disais les mots que je voulais entendre, ceux que j’aurais aimé qu’elle sache − j’étais fabriquant, commercial, livreur, client et SAV. Un travail de bourrin, harassant, mais il fallait que je tombe de sommeil tous les soirs. Quand on tombe de sommeil, on ne lit pas, c’est aussi simple que ça. Quand on ne lit pas, on perd le goût des mots. L’invitée de Beauvoir a pris la poussière.

J’avais en revanche le goût des gens, qui n’est pas exclusif. On peut aimer l’encre et le sang. Simplement, il fallait qu’on m’assomme, que j’aille au bout des autres pour ne pas me trahir. Tous ces amis m’ont porté, passé de bras en bras, pendant toutes ces semaines où la nuit était un vautour qui marchait derrière mon âme lacérée. Bien sûr je l’avais cherché. Il y a des choses qui vous tombent dessus, et ces choses vous les aviez vues prêtes à tomber, et vous êtes passé quand même. Vous aviez besoin d’un accident pour changer de direction.

Et puis l’envie de lire m’est revenue. En même temps que le printemps et la foule combative. Tous mes bouquins sont dans des cartons. J’en ai plein mon studio de ces trucs. Je vis au milieu des boîtes, ce qui n’est pas trop étrange pour un archiviste. Ma vie tient dans une douzaine de conteneurs qui prennent la poussière. C’est un bilan comme un autre. Trente ans, douze cartons ! J’écarte les rabats, je plonge. Dans mon lit minable je lis. Je retrouve l’offensive. Je crois que l’encre et le sang feront bientôt des rivières assez vives.

(Crédits photographiques : table à roulettes servant de bureau. Par l’auteur.)

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