Le temps est une eau

Bachelard Gaston

Le temps n’est pas une ligne, comme le pensent les Occidentaux ; il n’est pas non plus un cercle, comme le disent les Japonais. Il est une espèce de milieu aqueux où tout infuse. Plongés dedans, nous flétrissons, plus ou moins vite. Les pierres ne sont pas très sensibles à son contact ; nous, beaucoup plus. Et la peau des bananes n’en parlons pas. Qu’on le veuille ou non, on y baigne. Chaque être comme un minuscule sachet de thé. On en change la coloration, le goût et l’odeur.

Je n’ai pas d’avis sur l’homéopathie. Certains disent que c’est de la branlette, d’autres que oui, ça fonctionne. Peu importe. Le temps, lui, est une eau à mémoire. Une mémoire d’une précision redoutable, d’une capacité phénoménale. Tout y laisse une trace. La seule chose que l’on puisse faire, c’est de choisir son parfum et son goût. Leur diffusion reste un mystère pour qui s’y penche honnêtement. Des mécanismes compliqués font que… Car en plus d’infuser, les minuscules sachets de thé interagissent.

Avant que l’on puisse écrire « eau » et « temps », c’était la préhistoire. Depuis que l’on sait noter les colorations de ce milieu étrange, depuis qu’on les consigne et les conserve dans d’énormes magasins, dans de colossaux serveurs, on est en plein dans l’histoire. Il y a les faits, qui prouvent qu’à tel instant on a jeté un sachet dans l’eau, et qu’à tel autre il s’est dissous ; qu’à tel moment tout un tas de paquets ont emmêlé leurs fils, qu’est arrivé un événement. Nous nous passionnons pour cette matière invisible, qui enveloppe tout et qu’on accuse de faire mourir.

Nous échangeons des saveurs grâce à elle, et beaucoup nous viennent de loin, si loin. De temps en temps, les humains se souviennent qu’ils y trempent, alors ils ne sont plus seulement des colis passifs. Ils sont des êtres agissant. À quoi sert de changer le goût de l’eau ? Eh bien, il se trouve que personne n’a envie d’avaler un jus amer jusqu’à la fin de tout.

(Crédits photographiques : Gaston Bachelard, un homme qui a écrit sur le temps et sur l’eau. Extrait du film Bachelard parmi nous, ou l’héritage invisible. Capture d’écran.)

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