Note sur le rôle de la douleur en littérature

Olympiades

Il paraît que les derniers mots de Jules Vallès ont été : « J’ai beaucoup souffert. » Parce que les violences parentales. Parce que la pauvreté. Parce que l’insurrection, aussi. Parce que l’exil. Parce que la mort d’un enfant. Aujourd’hui la vie est plus douce. On sent moins ses chaînes. Quand j’étais adolescent, tout était facile, et j’avais faim de douleurs, mais pas dans une optique chrétienne. Je ne vois aucune noblesse, aucun salut, dans la peine. Souvent, si l’on m’avait présenté le responsable de ce monde, je lui aurais crevé les yeux avec joie. Dieu, dans Sa grande bonté, répand le sadisme. Les voies du Seigneur sont impénétrables.

Je désirais ardemment vivre le bon et le mauvais avec une égale vigueur. J’en suis revenu aujourd’hui. Il y a quelques années, repassant ma première rupture amoureuse, je notai ces mots dans un carnet : « Avant, je me sentais incomplet ; maintenant, je suis amputé. » Heureusement, les cicatrices n’empêchent pas d’écrire. Au contraire, elles nous y poussent. C’est du moins ce que prétend Simone de Beauvoir dans Tout compte fait.

« Toute douleur déchire ; mais ce qui la rend intolérable, c’est que celui qui la subit se sent séparé du reste du monde ; partagée, elle cesse au moins d’être un exil. Ce n’est pas par délectation morose, par exhibitionnisme, par provocation que souvent les écrivains relatent des expériences affreuses ou désolantes : par le truchement des mots, ils les universalisent et ils permettent aux lecteurs de connaître, au fond de leurs malheurs individuels, les consolations de la fraternité. C’est à mon avis une des tâches essentielles de la littérature et ce qui la rend irremplaçable : surmonter cette solitude qui nous est commune à tous et qui cependant nous rend étrangers les uns aux autres. »

Les phrases sont des fleurs qui se plaisent dans le désert. Froid, de préférence. Elles s’accordent assez bien avec la douleur, qui est un exil en soi, un voyage par cinq cents mètres de fond. Certains soirs j’ai cru ma vie perdue. Je ne désirais pas mourir, pourtant j’avais la conviction que je ne vivrais plus vraiment. Mon désarroi était sans limite, et j’ai écrit un livre. À mesure que je m’enfonçais dans mes ténèbres, je trouvais les conditions nécessaires pour quitter mon enclave. C’est dans les endroits les plus sombres que l’on apprend le feu.

« Quand ça réveille mes cicatrices, j’me sens si seul et si triste », dit Booba dans Pitbull. Tout le monde sait ça. On ne fait que vivre des moments où tout est gris et poisseux. Mais qui sait parler n’est jamais perdu. Les mots quand ils se forment matérialisent les peurs, les écrasent sur la feuille et les terrassent. Je crois notre amour si grand qu’il dépasse celui de n’importe quelle chimère vivant au ciel sali de kérosène. Et la mort qui rôde, et les histoires fanées qui nous emplissent la bouche de pétales crevés, ne sont rien face à la parole qui nous singularise et nous unit à la fois.

(Crédits photographiques : la dalle des Olympiades de nuit. Par l’auteur.)

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