Bande de Gitans

Plage

Je me sens Depardieu. Le ciel là-haut est impeccable ; on dirait une mise en scène, un tournage au fond de l’Espagne, un fantasme à vingt millions de dollars. Pourtant c’est pas bidon, c’est même la vie véritable, celle qu’on peut toucher et dont on ne doutera qu’en dernier recours, quand les philosophes les plus retors nous aurons acculés, inoculé le scepticisme comme un vaccin contre l’étiolement programmé de l’intranquillité.

En attendant ce règne, je me noie dans la mer et les rivières, et ma barbe est pleine d’eau quand je me hisse sur de gros troncs d’arbres qui émergent des flots vifs. Puisque j’ai bien vécu en bande désormais, à tous les coups je me prends pour un gitan, pour un bouffeur de niglos, un foutu rabouin crari rongé par le soleil, les pieds nus tout le jour, sans arrêt sur des routes qui donnent soif. De la fenêtre du train qui m’emmène en Roussillon, j’aperçois des collines épineuses qui partagent la mer. J’ai hâte de sauter du wagon : j’irai les déchirer pour rassembler les pâles courants de la Méditerranée.

Ma serviette de bain a enfermé les odeurs de la côte Atlantique, d’autres encore d’une maison de vigne sur les rives d’Olt. Chaque jour décuple ma faim. Bientôt j’espère je pourrai bâfrer comme l’ogre berrichon, avec à la jointure de la mâchoire assez de force pour broyer les cailloux ; puis je boirai tout le Cahors du monde, même si le sang de la terre me fait grimacer et me détruit le ventre.

Je ne rêve plus que de jeter mes amis à l’eau, forme suprême de l’amour qui m’habite, et d’une racli qui m’y pousse à mon tour, pour me laver des images de la ville qui me collent aux yeux, pour couper un peu l’amertume des grands combats perdus, du printemps crevé comme un pneu. Pour l’instant, septembre ne veut rien dire.

(Crédits photographiques : une plage sous les Pyrénées, par l’auteur.)

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