Laisser une grenade au comptoir

Soldat

Je suis né en enfer dans les bras de la plus douce des mères. Car aujourd’hui ou demain, quelle voix minoritaire, résistant au fond de mon cœur, aura la force de nier que ce monde me fait l’effet d’un pull qui gratte, à cela près qu’un pull ne me fera jamais pleurer ?

La misanthropie, lorsqu’elle se manifeste, est au moins mal nommée. Il ne s’agit jamais, comme le suppose l’étymologie, d’une détestation du genre humain, mais de ce que nous en faisons dans l’époque où la haine se manifeste. La femme ni l’homme ne sont des rongeurs ; ils ne sont pas fondamentalement nuisibles ; leur nature est particulière en ce sens qu’ils sont capables d’intervenir dans une certaine mesure sur ce qu’ils sont. On peut s’en prendre à ce qu’ils font, pas à ce qu’ils sont. Mais ce qu’ils font, ne nous mentons pas, puisque nous sommes là pour le dire, fait plus mal au ventre qu’une douzaine de ruptures amoureuses.

Pourtant la vie déroule, les rues dans le coin sont pleines de ces cris qui me déchirent quand je marche seul, sous des lumières qui semblent n’avoir été installées que pour souligner la nuit autour, pour la rendre plus épaisse et plus bleue, comme une essence de soupir qui dévore la ville. Je suis né en enfer, et dans cet enfer je ne suis personne, un démon de plus, conscient toutefois qu’il a du feu dans les yeux et des hectolitres de lave en fusion dans la gorge. Je n’ai pris personne au dépourvu, je l’ai annoncé très tôt : le jour où le désespoir m’a coincé par surprise, j’ai promis d’affronter ce que nous avons fait de ce que nous sommes, avec un acharnement qui confine à la folie. Le masque éteint que je vous présente cache comme il peut les explosions qui viennent.

Ici c’est l’enfer, c’est sûr, si l’on pense comme les Grecs que la vérité des mythes peut être déterminée d’après notre expérience quotidienne. Je ne connais rien de pire que ce monde, j’aimerais dire que je n’en suis pas, mais voilà, j’en suis, jusqu’à ma dernière bougie.

(Crédits photographiques : La Danse macabre : à Hans Holbein, peintre au 16ème siècle [la mort & le soldat], de Lucien Laforge. Photo (C) RMN-Grand Palais / image RMN-GP. Recadrée par l’auteur.)

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