Mythes et récits sur les terres inconnues

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Le temps a passé comme le ciel et les saisons ; et tu te souviens, aujourd’hui, de cet hiver qui n’en finissait pas, de ce plafond épais et gris qui n’a pas quitté le bout de tes cils pendant tous ces jours où ton sang gelé te conduisait à faire brûler ta peau comme un soleil en guerre. Ton cœur affamé de carburant pompait le vide et recrachait des douleurs qui te rongeaient les veines ; tu as commencé à l’écrire sur les murs.

À cette époque, tu sais, c’était la paix − la paix partout, et tu te voyais seule au front, sous la mitraille de l’ordinaire. Je me rappelle, moi, un printemps qui sentait les phéromones et le pollen. J’avais les yeux aimantés par des mots dont le mystère semblait garantir l’existence d’une porte dérobée que je trouverais bientôt.

Il n’y a pas de porte dérobée ;

Pas d’autre monde que celui qui t’a mise au supplice ; pas d’autres chemins que ceux que Google a photographiés sous toutes les coutures, caméra panoramique sur le toit de la bagnole, base de données à faire crever de honte tous les collectionneurs de la planète.

Notre enclos, en fait, est si petit qu’il tient dans une application gratuite.

Depuis que nous avons tué Dieu, nous avons le choix de parier sur les confins d’un Univers dont on ne sait rien, ou presque ; ou de creuser notre âme jusqu’à toucher un hypothétique noyau de vérité. L’aventure postmoderne n’est pas dégueulasse, peut-être, mais elle est autrement plus risquée que bien des systèmes qui nous ont conduits à la guerre, la vraie − là où les corps sont transpercés, déchiquetés, troués, pulvérisés.

Ce sont les âmes, désormais, qui crèvent d’avoir à trouver un équilibre, où les lois qui nous tiennent attachés les uns aux autres soient sécrétées par nous plutôt que décrétées par une autre espèce de dieux − de chair et d’os, ceux-ci.

La nouvelle frontière est en nous.

Quand je regarde tes épaules plus dures que le bois des arbres, je vois les multiples cicatrices d’une exploratrice qu’une certaine catastrophe a jetée hors de chez elle. Je sais vaguement par quels chemins tu es passée avant d’arriver où nous sommes, et crois bien que je tremble de penser à toi traversant ces endroits où la nuit est si épaisse qu’elle autorise les chiennes et les chiens à s’oublier le temps d’un raid en ville.

Je ne saurai jamais − et je refuse de le savoir − si tu te sentais plus proie que prédateur quand tes mâchoires se refermaient sur des chairs aussi noueuses que les tiennes.

Tu brilles d’un éclat trop sombre pour ma raison ; mais mon ventre a faim de toutes les histoires qui te sont attachées comme des étiquettes mystérieuses − notes lapidaires qui me font miroiter des terres inconnues, comme autrefois les indications des naturalistes sous les croquis d’animaux exotiques.

J’ai peur de ton histoire comme d’un livre puissant.

J’ai tant aimé Mort à crédit, qui m’a rendu malade à chaque page.

(Crédits photographiques : Romainville, cabane de style pompéien, Alexandre-Théodore Brongniart, le père. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michèle Bellot.)

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