Impressions d’un retour au pays

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Ça y est, le TER démarre. Je suis debout entre deux wagons, dans la lumière crue des néons oblongs.

Il fait nuit. Le crayon colore un peu le ciel de Lyon. Je me souviens d’une ville que j’aimais. C’était il y a longtemps.

Je suis habité par le fantôme de son odeur. Je crève d’une mémoire intrusive qui me saccage l’âme.

Le train file, maintenant. Il a caressé les hanches du Rhône avant de s’enfoncer dans l’ombre de l’arrière-pays. Au loin, des milliers de lucioles glissent sur une bande épaisse d’obscurité. Partout, les artères bruissent de ces globules de feu qui dévorent l’énergie qu’ils s’en reviennent de produire.

« Vous avez de la place un peu plus loin », me dit le contrôleur.

*

Je n’ai jamais douté qu’il y avait de la place un peu plus loin. J’ai quitté la vallée pour faire ma vie, comme on dit. Mon sang a jailli par tous les pores pour gagner les cours d’eau ; il a trouvé des pentes qui ont facilité son évasion.

C’est bientôt Noël. Je dors chez mes parents pour la première fois depuis une éternité. Au pied du mont Blanc, le temps est à la brume. Du col d’Évires jusqu’à Sallanches, les phares de la bagnole découpent des triangles jaunes dans l’air saturé de particules fines.

« Pollution chronique », d’après les journaux.

Pendant cinq secondes, je me suis vu guérillero dans les Alpes. Si on prenait des fusils ? Si on foutait une bonne branlée à tous ces maires, ces adjoints, ces conseillers généraux, qui vont nous faire crever à force de s’en remettre aux boutiquiers ? Après tout, il y a des maquis formidables dans le coin, et des paysans en colère. Les conditions objectives du soulèvement ne sont-elles pas réunies ?

Le train qui passe en bas me tire de ma torpeur en klaxonnant des piétons imprudents. Mon cœur déraille. Dans quelques mois, la plupart des gens qui ont manifesté pour dénoncer ce désastre sanitaire voteront pour un candidat conservateur, parce que c’est comme ça chez nous, c’est la tradition, ça ne se discute pas.

Si j’étais maquisard, ils me foutraient à poil et ils me livreraient aux gendarmes après m’avoir tabassé pendant des heures.

Tant pis. J’aurai pitié, je le jure, quand ils glisseront un papier pourri dans l’urne. À défaut d’être leur comandante, je serai leur Christ, larmoyant à souhait. La compassion, ça ne mange pas de pain ; c’est bien pour ça qu’on prie, pas vrai ?

Dieu est comme le répondeur du Père Noël. Il enregistre les vœux pieux des trouillards, qui reçoivent des coups de bâton en guise de cadeaux.

**

Mon corps est ici mais ma tête est en l’air. Je suis dans les nuages. J’ai beau lever le menton, en deux jours, je n’ai pas vu un seul sommet. La montagne se dissimule derrière une fumée grise et dense, elle se refuse à moi. Je ne suis plus tout à fait certain d’être dans la ville où je suis né.

Disons que je suis un enfant qui rêve qu’il est grand, qu’il est amoureux et qu’il joue de la musique. Je vais me réveiller et il sera l’heure de déjeuner. Ma mère sortira mon bol de chocolat du micro-ondes. Je serai fatigué, il faudra partir à l’école. On sera en 1992.

**

La vallée a changé doucement, comme mon visage dans la glace de l’armoire. La terre est plus noire que jamais. Les résidences ont poussé comme de sales champignons qui vieilliront avant l’heure.

Il s’est passé tant de choses dans cette chambre − je m’en souviens, à présent. J’y ai amené bien des gens qui ont quitté ma vie, plus ou moins, jamais sans laisser dans ma chair une empreinte cuisante. Je les porte en moi tous les jours que je combats les oiseaux noirs.

*

Le brouillard s’est dissipé cette nuit. Le soleil fait se redresser les géants de pierre. Sur la piste cyclable, un môme s’amuse avec son skate.

Je descends les escaliers de l’immeuble… Je démarre la Citroën… Je passe au-dessus de l’Arve… Elle s’en va décharger dans le Rhône les cailloux des glaciers suppliciés. Le fleuve les portera jusqu’à Lyon, où des gamins saouls vomissent une bière bon marché depuis les ponts illuminés. Toute ma vie d’avant tourbillonne dans cette eau glacée. Je ne vois plus la route.

Vite, je me gare sur le parking du Mountain Store. J’ai la gorge qui pique. La qualité de l’air est médiocre − c’est écrit sur des panneaux en ville. À défaut d’une véritable politique de santé, qui pense à autre chose qu’à rationaliser les coûts de fonctionnement des hôpitaux, on affiche partout que c’est la merde, qu’il faut sortir le moins possible. L’oxygène, ça se consomme en pleine conscience. Chacun sera tenu pour responsable de son cancer ; c’est noté sur l’emballage comme sur les paquets de clopes : « Respirer tue ».

Qu’est-ce que je vais raconter à tous mes amis qui se paient des séjours à la montagne pour se rincer à l’air pur ? Qu’on se défonce plus ici qu’à Paris ? Putain, mais moi aussi, j’étais venu chercher du réconfort après des mois de combat politique, et je suis arrivé en pleine fronde contre les pouvoirs locaux.

No peace I find… Ce sera partout pareil, désormais. 2017 ne sera pas l’année de la branlette.

(Crédits photographiques : chaîne des Aravis, place Charle-Albert, Sallanches. Par l’auteur.)

 

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