Même en enfer – Considérations sur la mélancolie

oslo

Ouais, j’t’ai jamais aimé, on s’est jamais vraiment quittés.

J’ai connu quelques épisodes douloureux, comme beaucoup de monde. On a beau vivre à une époque où l’existence est relativement simple − grâce à un ensemble d’avancées complexes −, on n’en demeure pas moins fragile. Peut-être qu’une partie de notre âme réclame son lot de peines. Il est possible qu’on ne se nourrisse pas seulement de savoirs, mais également d’épreuves. (Le thème est classique en littérature.) Si je n’avais pas sombré pour telle raison, n’aurais-je pas coulé pour une autre ? Je portais probablement en moi une certaine charge de malheur qui devait se manifester, d’une manière ou d’une autre.

« Le temps et mon humeur ont peu de liaisons. J’ai mes brouillards et mon beau temps au-dedans de moi. » Ainsi s’exprime Clément Rosset, grand mélancolique, citant Pascal dans un entretien vidéo. C’est vrai, dans une certaine mesure. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été habité par un sentiment sourd de tristesse, que j’interprète aujourd’hui, à 30 ans passés, comme une conscience trop aiguë (ou excessive) du tragique de l’existence. Un enfant ne devrait pas être déprimé par les harmonies grandioses d’un orchestre symphonique. Je l’étais, si bien que je ne suis plus capable de regarder un film d’animation habillé de cordes et de cuivres sans éprouver une douleur qui me précipite dans un abîme de détresse émotionnelle. N’importe quel vieux Disney me saccage le moral.

Je ne sais pas d’où vient cet animal qui se tord dans ma poitrine et qui gratte à mes côtes pour éprouver sa cage. C’est peut-être une histoire de transmission génétique des traumatismes. J’ai lu quelque chose à ce sujet. Je crois que je mourrai sans connaître le fin mot de l’histoire ; et c’est pourquoi j’ai pris le temps d’apprendre à vivre avec ce dragon glacé, cette bête nomade qui voyage dans mon inconscient à la recherche du moindre espace où faire entendre son râle paralysant.

Il m’est arrivé de le faire reculer très loin, jusqu’aux frontières de ma conscience, où je l’ai côtoyé certains soirs sans me formaliser de ce qu’il existait, de ce qu’il me montrait les dents comme pour les planter dans mon cœur. En certaines circonstances, j’ai réussi à vivre à ses côtés. C’est beaucoup plus intéressant que de faire semblant l’ignorer, et de loin plus beau que d’en crever. Ça demande de lâcher prise, d’accepter ce corps qui pèse des tonnes et qui ne réagit plus. On peut y arriver à deux conditions au moins : d’abord, avoir plus peur de la mort que de la souffrance, ce qui n’est pas évident pour tout le monde ; ensuite, travailler à se moquer de la mort, de sorte que, bien qu’elle soit toujours plus crainte que la douleur, elle le soit si peu qu’elle ridiculise celle-ci.

Deux ou trois stoïciens m’ont aidé dans cette tâche, mais plus encore la résolution d’aller vers les autres, amis ou non, quels que soient mon état de fatigue, mon niveau d’anxiété et la profondeur de mes doutes. Petit à petit, l’envie, qui n’était au début qu’une abstraction, une formulation purement intellectuelle, est revenue, soulevant mon corps et l’animant au-delà de toute espérance. Terminé, le stoïcisme des Anciens. Je qualifie volontiers ce processus d’ « aïkido psychologique ». Il consiste à retourner la puissance du désarroi contre la mélancolie.

*

Comme l’angoisse, cette autre nomade qui habite les plaines de l’impensé, la dépression me fait l’effet d’un ressac. En certaines circonstances, je l’ai dit, j’ai passé de merveilleux moments au bord de cette masse mouvante.

J’avais réussi à l’accepter ; j’ai eu le tort de l’oublier.

En se retirant vers l’horizon, elle laisse son empreinte au sol. Il ne viendrait à l’idée de personne de se coucher sur le sable humide, pour la bonne raison que la prochaine vague pourrait nous passer sur le ventre. C’est quand l’eau disparaît trop longtemps qu’on s’expose le plus à ses dangers. Le sable sèche ; on s’enhardit, on s’aventure loin, très loin des serviettes et des restos fumants du front de mer. Comme les promeneurs imprudents dans la baie du mont Saint-Michel, on ne voit pas la marée qui remonte, les langues écumantes qui tourbillonnent et nous encerclent.

C’est quand on est le moins vigilant qu’on se prend les plus beaux K.O. Pas besoin d’être philosophe pour savoir ça. N’importe quel entraîneur de boxe vous le dira.

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La nuit tombe vite sur Oslo. Avant de disparaître derrière les petits monts boisés, le soleil fait briller le fjord. C’est éblouissant. À 4 heures de l’après-midi, tout s’éteint d’un coup. Le ciel devient plus sombre que l’encre d’un stylo-plume. Le calme et l’obscurité, propices au recueillement, s’installent pour longtemps dans les rues bien rangées de la capitale norvégienne. J’ai sommeil et je me pose des tonnes de questions. Il semble que mon environnement ne soit pas sans influence sur l’état de mon moral. Je me fonds dans la nuit glaciale. Le vent me porte au-delà du cercle polaire, tout au Nord, dans des régions d’où je vois le monde d’un œil implacable. Les choses ne m’émeuvent plus comme avant. J’ai longtemps poursuivi le dragon, comme Achab la baleine, un harpon à la main, jusque dans des recoins qui n’ont d’intérêt que pour ceux qui veulent s’y perdre. C’est terminé.

Je ne veux plus m’acharner à chasser une partie de mon âme. Je continue de m’ouvrir le capot pour colmater les fuites, c’est important, et souvent quand il fait froid, quand la chambre est plongée dans la pénombre, quand les gens que j’aime ont du brouillard plein les yeux, oui, il m’arrive d’être impressionné par le grondement du torrent d’émotions que j’ai appelé « dragon », et que d’autres avant moi ont nommé la « bile noire ». Mais je sais désormais que ça ne tue pas. Ce qui détruit, c’est la terreur que ça inspire.

La dépression nous harcèle surtout quand on la rejette comme un corps étranger. Elle est plutôt consubstantielle à notre intelligence, nous qui sommes trop éveillés pour ne pas interroger chaque parcelle de l’existence, et trop idiots pour apporter des réponses aux questions. L’être humain est ainsi fait qu’il retourne les pierres engluées dans la vase et qu’il panique quand l’eau se trouble. Mais qui peut se plaindre d’être curieux ? C’est une chance. Il faut composer avec ce malheur pour le dépasser.

*

Je vais au-devant de toutes les catastrophes. C’est mon caractère et ma stratégie. J’ai liquidé la possibilité d’une vie de malheur dans un combat acharné dont je porte les stigmates sous le tapis de ma barbe. Comme les peuples au temps des nations, j’ai appris à aimer la paix dans le bourbier des champs de bataille.

(Crédits photographiques : le fjord devant l’opéra d’Oslo. Par l’auteur.)

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