Une méthode infaillible pour devenir écrivain

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Ça fait six ans que j’écris. En matière de textes courts, je suis en bout de courses. Les revues, c’est chouette ; les nouvelles, c’est bien ; simplement, voici venir le moment où je vais devoir allonger la sauce pour ne pas cramer dans la poêle. C’est pourquoi, outre que je trime comme un dingue (au point qu’on pourrait m’épingler des médailles sur le torse, comme on fait aux militaires blessés ou aux patrons du CAC 40), je me pose une palanquée de questions.

Dans un entretien filmé en 1971, Jacques Brel nous apprend que de tous les peuples de la Gaule, ce sont les Belges qui portent le mieux les valises. (C’est une information à prendre avec des pincettes.) Il nous raconte surtout qu’il connaît « un million de types qui vont écrire un livre ». Moi aussi, j’entends beaucoup de gens me dire qu’ils écrivent − qu’ils aimeraient écrire −, mais que voilà, par où commencer ?

Comme je n’aime pas laisser mes amis sur le bord de la route pendant que je m’éclate en Ferrari à 270 km/h, j’ai décidé de rédiger la très courte méthode que voici.

1) Il n’est pas exagéré d’affirmer que pour apprendre à écrire, il suffit d’écrire beaucoup et souvent. Une publication, quelle qu’elle soit, se paie d’abord en temps. On dit que Jules Vallès a expédié des malles entières de feuillets à son éditeur avant que naisse la trilogie. Aujourd’hui, on envoie plutôt des gigaoctets de pièces jointes, mais ça revient au même. Il faut faire des lignes.

Dans cette perspective, les ateliers d’écriture peuvent être d’un certain secours, non parce qu’ils dispensent des leçons sur comment punaiser des mots sur fond blanc, mais parce qu’ils font que vous vous asseyez pour écrire. C’est une question de discipline, si vous préférez. J’ai lu quelque part qu’un type comme Bernard Werber fait payer son enseignement des mystères du roman merdique qui se vend bien. Mon avis, si vous permettez, c’est qu’on devrait le foutre en prison pour escroquerie et abus de faiblesse. S’il vend des centaines de milliers d’exemplaires de ses saloperies bien ficelées, tant mieux pour lui. Sachez toutefois qu’il ne peut rien pour vous, sinon vous soutirer du fric. Tout ce que peut faire un auteur, c’est partager son expérience. La méthodologie, c’est pour les concours administratifs.

2) Pour écrire bien, mieux vaut lire tant qu’on peut. À la fin de sa vie, Sartre était aveugle. Il regrettait beaucoup l’époque où il pouvait plonger dans un bon bouquin en picolant sur la terrasse de son hôtel à Venise.

Il est important de lire pour ne pas réinventer la poudre. Il faut se rendre compte du chemin déjà parcouru, du travail colossal fourni par des générations de plumitifs plus ou moins bons, qui ont sué jour et nuit sur le papier. Ce n’est qu’à ce prix qu’on peut se mettre en quête d’une écriture honnête et d’une pensée originale.

La lecture a deux vertus apparemment contradictoires : elle apprend l’humilité en même temps qu’elle donne envie d’être Cervantes, selon l’expression martelée par Nabe. C’est dans le compromis entre ces deux termes que réside la grande beauté de la littérature.

Surtout, ne croyez pas que le simple fait de lire les grands auteurs avec application vous dispensera d’être un débutant médiocre. En soi, cette activité permet seulement de devenir un réactionnaire cultivé, un peu comme Éric Zemmour. Lorsque vous prendrez votre élan, que vous connaissiez deux classiques ou dix mille, vous marcherez sur vos ailes gourdes. Au mieux, on dira de vous que vous avez quelque chose, sinon que vos écrits ne sont franchement pas terribles. Mais pas de panique, si vous bossez avec du feu plein les mains, vous progresserez, c’est certain, plus ou moins vite selon vos aptitudes.

Évidemment, Ducasse et Rimbaud sont allés plus vite que vous, mais n’imaginez pas qu’ils se tiraient sur la nouille en attendant l’inspiration. En football aussi, certains joueurs éclosent plus tôt que les autres. On les appelle des « jeunes prodiges ». Les grands clubs se les arrachent. Pourtant, tous ne deviennent pas Lionel Messi, loin de là. Tout le monde doit charbonner (et se doper, pour ce qui est du football. Et de Sartre.)

3) Enfin, si votre intention est toujours de faire des romans, des nouvelles, des essais ou des poèmes, je vous conseille de vivre, de sorte que vous ayez envie de parler, de raconter, d’une manière ou d’une autre, ce que vous avez dans la poitrine. Soyez au minimum un chien nerveux doublé d’un amoureux inquiet. N’ayez pas peur de vous décevoir. Croquez le fruit trop vert, vos grimaces feront rire le lecteur.

(Crédits photographiques : collection d’objets du quotidien de l’auteur.)

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