Notes sur le sexe (1)

Cité judiciaire

Il y a longtemps, dans une autre vie, j’ai commencé à écrire pour encercler le désespoir qui faisait son trou dans mon cœur. Je me suis senti seul cent fois sur les bords de ce gouffre, et j’ai pressé, pressé comme un bouton gonflé d’ordures la peine qui me tiraillait la peau en un certain point, sous l’extrémité de mon estomac, derrière l’épaule tendre et puante de mon gros intestin. Il pleuvait la nuit quand je caressais les murs de la caverne, étonné d’y entendre l’écho de cris déchirants. De la poésie me sortait des mains tandis que je me penchais sur la feuille, la poitrine encombrée de sanglots, les mâchoires contractées par la rage.

Les années ont passé et j’ai perdu le sens de ma démarche. La musique ne vient plus dans mes mots. Je mourrai sans avoir dit l’essentiel, même si c’est dans longtemps − surtout si c’est dans longtemps. Aujourd’hui que je vous écris, j’enrage de n’être pas capable de faire mieux. Je demeure extrêmement triste quand je vous vois danser, car alors je pense à de jolies flammes que le vent va bientôt souffler. Je prends note de mon incapacité à vous embrasser sur-le-champ. Mon corps est façonné par des désirs contrariés ; la frustration le recouvre d’un voile électrique. Jetez-y du bois ! et entendez le crépitement du courant.

Dieu merci, je ne suis pas très « voie du milieu ». Mon ego souvent se trouve embarqué dans de sales manèges. La littérature, les émeutes, la scène, un certain masochisme en amour, font que je suis traversé par des flux violents. Mes brûlures se réveillent le soir et font que je me déverse dans des lignes obscènes, absolument porno. Ma pudeur immémoriale se fendille, craquelle et pèle. J’ai des soucis avec ma chair, je m’inquiète de savoir si je resterai longtemps empêché de vous témoigner autre chose qu’une réserve que je déteste − dandy paysan, guindé connard effarouché par la peau des autres. Je me tiens devant vous, silencieux et encombré. Le précipice continue de grandir dans ma poitrine ; tant d’images s’y déversent qui me font regretter de les avoir vues. Je dis : « Je ne suis rien » pour étouffer mon ego ; alors il se débat comme une bête qu’on assassine. Quand il reprend le dessus, je m’entends prononcer trois mots impardonnables : « Je suis tout ».

(Crédits photographiques : Paris, la Cité judiciaire en construction. Par l’auteur.)

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