Notes sur le sexe (3)

Note-3

D’abord, il convient de s’intéresser aux contraintes qui nous sont imposées. Il n’est pas que les choses du corps qui soient soumises à un ensemble de présupposés, d’injonctions et de normes ; mais s’il est un domaine où la liberté tient dans un mouchoir de poche, c’est bien celui-ci. Notre esprit était enfermé dans une cage de verre dont nous méconnaissions les dimensions. Il est probable que nos désirs en aient épousé les parois et que, le cadre enfin brisé, nous continuions d’agir dans ses limites.

Dès 1976, Michel Foucault nous met en garde contre l’illusion de la « libération des mœurs ». Dans son premier tome de son Histoire de la sexualité, il avance que la société victorienne a fait du sexe une névrose, que nous avons nourrie en tentant de nous débarrasser de son expression puritaine. Pour comprendre cette hypothèse, il faut se figurer que la morale conservatrice n’a pas bêtement réprimé le sexe ; qu’au contraire, elle l’a placé dans tout, de sorte qu’on en parle à longueur de temps, sous n’importe quel prétexte, sans jamais prononcer son nom. Nous avions pris l’habitude de vivre sur un pont de périphrases et de doubles sens, tandis que dix mètres plus bas coulait un fleuve dont les eaux n’étaient que foutre et cyprine. Le mouvement pour l’émancipation des mœurs a permis d’expliciter un certain discours sur la chair, obsessionnel et puissamment normatif, sans en modifier la nature. De là qu’il a produit des effets paradoxaux. En fracturant la cage de verre, il a libéré la parole, et partant la fraction du pouvoir qui sommeillait dans les silences.

Le discours n’est pas seulement structurel ; il est surtout structurant. En d’autres termes, il ne suffit pas de décréter la fin d’une société patriarcale, empreinte de religion et inégalitaire pour n’en plus sentir le poids. C’est ce dont nous avertit Pierre Bourdieu lorsqu’il écrit que l’agent socialisé est « lui-même habité par la structure des rapports sociaux dont il est le produit ». On a beaucoup ri des soixante-huitards, par exemple. La petite histoire tend à démontrer qu’ils n’ont défié le pouvoir conservateur que pour l’amender et le reconduire sous des formes avantageuses. Ce n’est certes pas totalement faux, mais il convient de répéter que le « système » n’est pas une prison dans laquelle on croupit − il est en nous, dans nos désirs et dans nos mots ; et ce n’est qu’au prix d’un effort considérable, où il faut penser contre soi, que nous parvenons à le subvertir. Entendons-nous bien : je ne nie pas qu’une révolution sexuelle a commencé, mais je me range à l’avis que ce premier pas nous a laissés dans l’ornière, libres d’en parler mais désemparés.

(Crédits photographiques : jeune homme lisant, par Émilie Moutsis.)

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