Notes sur le sexe (4)

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Le vieux modèle puritain n’est même pas tout à fait aboli. Il n’est que de dériver une heure sur internet, cet océan saturé de porno, pour se convaincre que l’hypocrisie règne encore. La société Google, qui n’est pas la dernière informée de ce qui s’y passe, ni la plus discrète des enfants de la contre-culture, jette un voile pudique sur nos petites affaires. En France, lorsque vous tapez les trois premières lettres du mot « sexe » dans votre moteur de recherche, on vous propose « sexologue », comme si la chose n’était envisageable que sous l’angle du problème, voire de la pathologie. On touche ici au cœur du concept de sexualité, forgé dans un contexte où il convenait d’aborder le sujet selon des méthodes scientifiques, voire médicales, le traquant dans tous les compartiments de la vie. Bientôt, Freud le débusqua dans l’inconscient. Sans faire le procès des années soixante-dix, Michel Foucault postule que le mouvement pour l’émancipation des mœurs a prolongé ce discours en le mettant au jour. Les mots, quand ils ont éclaté comme des bombes, ont perdu de leur sacralité toxique ; tandis qu’en voyageant ils ont disséminé les complexes et les frustrations. C’est ainsi que le sexe a désormais des thérapeutes attitrés (les sexologues, donc).

Pas question pourtant de regretter le progrès des sciences − avec ce que ça suppose de nouvelles croyances −, ni la libéralisation de la parole − en dépit de ses effets secondaires. Le problème vient plutôt de ce que les sociétés modernes développent des discours bourgeonnants (pour ne pas dire « écrasants ») dont la fonction est de dénaturer leur objet. Prenons le travail, par exemple : les conservateurs nient qu’il est le seul créateur de valeur pour mieux se défausser de son « coût », c’est-à-dire du salaire. Pendant plus de cent cinquante ans, le mouvement ouvrier a lutté pour qu’il soit reconnu et payé, à défaut d’être libéré des rentes capitalistiques. Après une série d’avancées révolutionnaires, une contre-offensive (dite néolibérale) a été menée par le truchement d’un vocabulaire spécifique, qui, loin d’étouffer le sujet, l’a ravivé, amendé et porté partout. Les mots « emploi », « précarité », « chômage » et « entrepreneuriat » ont colonisé les traités d’économie. Ils ont conquis les plateaux de télévision et contaminé les débats parlementaires. En trois décennies, le travail est devenu un « coût » et les travailleurs des « charges ».

C’est bien parce que les grandes structures à quoi s’adossent nos sociétés sont éclatées, vaporisées par les discours, qu’elles échappent à tout contrôle en même temps qu’elles transportent les germes d’un pouvoir intrinsèque. De là qu’on en vient à parler d’une tendance totalitaire du capitalisme. De là aussi que les esprits les plus pointus, qu’ils soient marxistes, postmodernes ou bourdieusiens, peinent à déboulonner ce paradigme qu’on pourrait qualifier de « coup de bluff anthropologique permanent ». Le destin des piliers de ce monde est d’être peints en trompe-l’œil. Chacun demeure libre d’en gratter le vernis ou de continuer à regarder ces motifs qui nous coupent de l’essentiel.

Quant à moi je ne suis pas plus émancipé qu’un autre. Au contraire, je le suis moins qu’un certain nombre de personnes que je rencontre. Des siècles d’un catholicisme rance ont laissé des traces dans mon corps. Ma retenue toute montagnarde, qui confine parfois à l’austérité, m’a longtemps empêché d’être connecté à mes sens. Je pourrais malgré tout me branler de ces questions ardues, les choses ne se déroulant pas trop mal pour moi ; mais voilà, j’aime creuser, fouiner, m’affronter à tous les verrous. Je ne dissimule pas mon plaisir lorsque j’incise délicatement la peau des choses. Alors je fouille ; je touche, malaxant les idées à pleines mains, tels des muscles fermes sous un épiderme chaud de sang brassé. Demain, c’est vrai, je mourrai sans avoir compris.

(Crédits photographiques : Suspensio Regina.)

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