La République est une no-go zone

Concorde

Vous n’imaginez pas le nombre de gens qui ont besoin de moi, souvent pour trois fois rien. Ce n’est pas que je sois une espèce de dieu, ni un spécialiste de quoi que ce soit ; simplement, je passe une partie de mon temps dans une laverie des Hauts-de-Seine. Certains sollicitent mon aide, soit qu’ils ne sachent pas lire, soit qu’ils se figurent qu’ils sont trop cons pour faire tourner un sèche-linge. En général, il faut que je leur dise sur quel bouton appuyer. Parfois, ils ouvrent une paume pleine de pièces, alors je les aide à faire l’appoint. Ils ont presque toujours deux fois mon âge. J’imagine qu’ils ont des enfants, qu’ils ont travaillé trois fois plus que je ne le ferai jamais. Mais voilà, ils sont perdus.

Il faut dire qu’ils me voient de loin. D’abord, parce que je suis blanc − ce qui n’est pas banal dans cette laverie, disons moins qu’au Jeu de Paume −, mais aussi parce que j’ai toujours un bouquin dans les mains. J’ai une tronche de référence, si vous voulez. Par bien des aspects, je ressemble à ceux qui commandent.

Et putain, je suis fatigué d’aider ces gens. Je n’en reviens pas d’avoir à le faire. Ce n’est pas que ça m’ennuie, non. Mais nous sommes dans un pays si riche, truffé d’écoles, de facs et de frontons qui proclament notre égalité. D’où vient qu’ils sont si nombreux, à deux pas des appartements cossus du centre-ville, à ne pas savoir lire, ou à se figurer qu’ils sont trop cons pour faire tourner un sèche-linge ? Ça me détruit, et ce n’est pas une façon de parler. Ce serait peut-être plus supportable si je faisais semblant d’être un de ces curés qui autrefois s’installaient dans les faubourgs les plus cradingues pour y partager le quotidien des pauvres. Mais je ne suis pas chrétien. Je n’ai rien choisi et je n’ai aucune envie d’aider les pauvres. J’aimerais mieux qu’ils ne le soient pas, et qu’ils se torchent avec ma science de jeune homme éduqué. Je voudrais rayer la compassion de la surface du globe − non qu’elle soit assassinée par l’indifférence, mais qu’on n’en ait plus vraiment besoin.

(Crédits photographiques : la place de la Concorde, par l’auteur.)

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