Au bonheur des épiciers

Via ferrata

Je rentre en longeant les jardins collectifs, résidus d’un temps où la SNCF était une louve qui nourrissait des millions de familles. À l’époque, on chantait L’Internationale sur l’air de La Marseillaise, accoudé à un comptoir douteux qu’on n’occupait que pressé, l’œil rivé à l’horloge de la salle des pas perdus.

Un train me dépasse, il part en direction de la Suisse. Il adresse un coup de klaxon à deux piétons qui s’étaient aventurés du mauvais côté de la barrière. Ses wagons sont presque vides, on pourrait penser qu’il ne roule pour personne.

Je sors mes clés. Un sombre escalier me conduit au troisième étage. Le petit HLM où j’ai grandi a été rénové en 1996. J’avais dix ans et mon père était cheminot. Nous habitions à deux pas d’une gare en bout de ligne. Un soir, je me souviens, nous vîmes arriver un TGV borgne, cabossé, le nez couvert des restes de la cervelle d’un suicidé. L’image m’est restée. Aujourd’hui les gens ne se foutent plus sous le train, ils se pendent au bureau. Outre que les mœurs ont changé, je me sens parfois comme le témoin d’un saccage : celui du service public, cette formidable machinerie qui se souciait de transporter des gens qui n’étaient rien jusque dans des villes qui rapportaient peu. Un tel fonctionnement a désormais plus à voir avec la direction générale des patrimoines.

On a décrété que le monde devait tenir dans les colonnes d’un livre de comptes. On nous a distribué deux étiquettes à coller partout : « recettes » et « dépenses ». L’opération présage un tri dont on devine qu’il sera expéditif. La casquette du chef de gare sera vendue avant longtemps, et les fonctionnaires saucissonnés avec la dernière bobine de ficelle des PTT. Pour finir, on les balancera dans le broyeur de papier, qui sera lui-même cédé au plus offrant. On sacrifiera ce qu’il faut pour apaiser la colère des chiffres. Les choses seront plus simples ainsi, comme avant, lorsqu’on pensait qu’il suffisait d’offrir du miel aux dieux pour qu’ils nous favorisent.

À n’en pas douter, le règne des épiciers a commencé. Gageons qu’il restera dans l’histoire comme une époque néo-archaïque, où l’obscurantisme des comptables nous aura poussés à la catastrophe. D’ici là, malheur aux provinciaux. Qu’ils prennent le car ou qu’ils meurent.

(Crédits photographiques : la voie ferrée entre Sallanches et Saint-Gervais. Didier Heroux, novembre 2010.)

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