Carnet (2)

Desert

Le jour décline. Dans une heure, le soleil passera derrière les Aravis comme un sou dans la fente d’un distributeur de gadgets. Penchée sur la pièce où j’écris, l’aiguille de Warens prendra feu, tandis que plus loin, le mont Blanc se couvrira de rose pour fêter le retour de la nuit. Ce n’est pas l’urgence qui me conduit à rédiger ces lignes. Je le fais par hygiène, pour m’exercer. Je me figurais que la solitude serait propice à la réflexion, mais j’ai surtout fait du vélo et des randonnées. Le soir, je regarde les championnats du monde d’athlétisme à la télé, et je me prends à rêver que mon corps mince se couvre de muscles nourris aux stéroïdes anabolisants. C’est qu’à Paris je suis bridé. Je suis tenté de m’arracher les plumes − triste perruche enfermée dans une cage exiguë. Je sais que je ne suis pas né pour tourner entre les murs d’un studio, qui plus est si coûteux ! Mes trajets en Vélib’, les poumons saturés de diesel, ne suffisent pas à mater mes ardeurs. Il me manque deux mille cinq cents mètres de granit et six millions de sapins. Pourquoi vivons-nous, si ce n’est pour se fondre dans ces éléments qui parfois nous tuent ? Ne serait-il pas plus acceptable de mourir écrasé dans une combe que − je ne sais pas, moi − percuté par un camion-poubelle ; rincé par le crack ou lessivé par un taf en agence ? Je n’ai certes pas voulu mourir, mais certains jours, j’aurais été soulagé que tout s’arrête.

Au plus fort de l’été, mon avenir se cache derrière des reflets éclatants. Il se refuse à moi, comme le font tous les futurs. Il est faux de dire que tout est possible. La vérité est que tout peut arriver, ce qui n’est pas exactement la même chose. Ce qui vient ne dépend que modérément de notre volonté. Ce qui fut, en revanche, nous appartient d’une certaine manière, car c’est matière à narration. On s’arrange toujours avec le passé − on n’a d’ailleurs pas le choix, trompés que nous sommes par les fictions de notre mémoire. Pendant ces vacances, j’ai raconté beaucoup de mes souvenirs. Y en a-t-il un seul qui fût vrai ? Ils étaient en tout cas vraisemblables, et si j’ai menti, c’était en toute bonne foi.

Voilà, il fait nuit. La vallée de l’Arve est plongée dans l’obscurité. La lune, voilée, est énorme ; elle met du lait maternel dans l’encre du ciel. Le mont Blanc, cet énorme nichon, tendre de neige et débordant de son corsage de pierre, se tient en retrait, contre l’Italie dont il nous sépare. La semaine dernière, il a tué un Polonais. Une voiture passe dans la rue de l’Hôpital. Que croyez-vous qu’il va se passer ? Rien, sans doute, mais qui sait ? À Paris, on entend toujours des cris et des sirènes, ça fait film d’action. Je me demande comment j’en suis arrivé là, moi qui suis né au pied de ces montagnes − sans les comprendre, d’ailleurs − et qui n’avais d’urbain qu’une âme aussi noire que du goudron. Mais enfin, les murs urineux de la capitale, tout peinturlurés de graffitis, ont façonné mon paysage mental. Quelque chose a parlé qui a fait tinter le cristal de mon cœur, et voilà que j’ai la nostalgie de ces soirs où j’arpentais les rues, croisant les forçats et les putes sur les Maréchaux, l’esprit engourdi par cette espèce de pisse bulleuse qu’on sert aux étudiants fauchés. La mégapole bat le rappel, sa pulsation entêtante emplissant le ciel entre deux massifs, et avec elle la foule qui se masse en prévision de grands combats. J’ai peur tout à coup. Je suis mince et j’ai peur. Les coureurs du 400 sont musclés, forts et rapides. J’ai revu des photos : j’étais un ado dégingandé, qui ne savait pas quoi faire de sa bouche, et dont les yeux exprimaient le sentiment qui nous saisit quand on se paie une porte. Je n’y ai vu ni tempérament, ni rien qui présageât que j’aurais besoin de courage.

*

Mon départ est prévu pour demain. Je vois ça d’ici : le soleil sera caché et d’épaisses langues de plomb s’accrocheront aux montagnes pour en faire ressortir le vert. Je ferai semblant de m’en accommoder. J’ai l’oreille qui siffle d’avoir à quitter la Haute-Savoie, car ce sont des mois terribles qui nous sont promis, là-bas à Paris, où la vie se manifeste bruyamment dans tous les cas.

(Crédits photographiques : Passy depuis le chemin du désert de Platé, par l’auteur.)

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