Auteur : Presque Papier

Plomberie

DSC_0494

Mon rêve à moi c’est de gagner des sous. C’est de meubler mon studio et d’être un type comme il faut. J’en ai assez de vivre dans les cartons, de patauger dans les fringues en vrac, de me ravager les reins sur mon lit antédiluvien. Je sais ce qui me rend heureux : depuis que j’ai acheté un lave-linge, chaque lessive est une fête. C’est simple, j’en oublierais la crise environnementale ; si je m’écoutais, je ferais une machine par chaussette, pour le plaisir d’entendre le tambour gronder pendant deux heures. J’ai besoin de retrouver des gestes d’adulte chiant. Je suis las d’être le bohémien le plus sédentaire de Paris. J’ai les inconvénients du voyage sans les paysages. J’ai besoin de thunes pour décamper, pour me rapprocher, pour sauver ma peau, j’angoisse, j’hyperventile. Mon compte en banque fond comme neige au soleil. Je veux me coucher tôt, prendre des métros bondés pour aller faire dur labeur chez bon maître. Je suis né chien et je redeviendrai chien. Il me faut du sucre, au moins un paquet par mois, pour agrémenter les fruits amers de ces journées sans peine. Parfois, je regarde les gens qui courent au pied de mon immeuble. Le midi, ils vont s’acheter des sandwichs à la boulangerie du coin. Le soir, il s’en retournent chez eux, contents comme des papes, la sacoche alerte, le tote bag en joie. J’idéalise leur vie. Dans les transports en commun, les cadres de L’Oréal m’apparaissent tels des dieux antiques, discutant de carrière et de brainstorming, écrasant le monde avec leurs souliers Berluti, et moi je suis là, les mains dans les poches, l’allure vague de celui qui n’a pas à gagner, alors que c’est faux, j’ai tout à gagner.

Quand je traîne dans une gare, c’est sûr que je ne suis rien. Je ne fais que partir en vacances, quelle que soit ma destination. La Haute-Savoie ? Vacances. Le Lot ? Vacances. Bruxelles ? Vacances. Saint-Brieuc ? Vacances. Bordeaux ? Vacances. La Côte-d’Or ? Vacances, vacances et encore vacances. J’en ferais une indigestion, tiens, de ce week-end perpétuel qui ne dit jamais comment je vais creuser mon trou, m’y foutre et m’y endormir pour de bon. À la question : « Et sinon, tu fais quoi ? », je pourrais répondre : « Je suis dans ce trou. », et tout le monde serait content, rassuré, surtout ma mère qui a peur que mon ventre gonflé de sanglots rageurs soit devenu trop grand pour un trou. J’ai besoin de poser mon pied sur quelque chose, une planche, une dalle, une chape, n’importe quoi qui soulage la nausée qui m’a saisi en vol. J’ai l’impression d’être un ballon gonflé à l’hélium, un petit garçon avec cinq centimètres de barbe sur les joues, ce qui n’est pas sérieux ni désirable – pas sérieux, et plus encore dangereux dans un monde où il faut sans cesse faire la preuve qu’on n’a pas falsifié son permis d’exister.

La voisine du dessus vient de crier sur sa plomberie capricieuse. Je commence à m’y connaître en plomberie. J’ai changé deux, trois robinets pourris – du beau travail, vraiment, mais enfin, c’est pas mon métier non plus.

(Crédits photographiques : la crue de la Seine à Paris en 2016. Par l’auteur.)

Publicités

L’herbe de Bruxelles

Bruxelles

Je me crois d’un naturel désespéré. La vérité de ce monde, tel que je suis en mesure de l’éprouver, c’est le désespoir. Non qu’il soit terne ou déprimant, au contraire. C’est simplement que je devine ce qu’il en est. Nous cherchons à faire qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, et c’est de cette anxiété que découlent toutes les merveilles dont nous soyons capables. Je sais qu’il y a de quoi remplir dix vies, et à bien des égards j’ai eu mon compte. Je n’en conçois aucune amertume, je pense même avec plaisir aux bons moments qui m’attendent. Mais je sens dans chacune de mes cellules que tout pourrait s’arrêter sans que rien ne change vraiment. « Quelque chose », c’est tout pour nous, mais dans l’absolu, ce n’est pas très éloigné de « rien ». Cette pensée me coud les lèvres. Je suis pris d’un désespoir cotonneux, presque anxiolytique, qui ne m’accable pas mais qui m’éloigne de la vie et de son cœur brûlant. Je sens passer sur moi un courant d’air frais − le souffle d’une solitude des plus profondes, soit l’exact opposé de ce pour quoi nous sommes faits. Si ce n’est la mort de ma chair, c’est en tout cas celle de l’être humain que je suis. J’ai déjà connu cette langueur, je meurs de nouveau ce soir. À moins que ce ne soit le brouillard de Bruxelles…

(Crédits photographiques : Place royale à Bruxelles, Eugène Desplanques. Photo (C) RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda.)

Note sur le courage en littérature

Poum

Ce qui m’attire chez Orwell, c’est cette façon de se foutre dans la merde, de se frotter aux pires difficultés. C’est comme s’il avait pour projet de courir au-devant des ennuis. À plusieurs reprises, bien qu’étant de santé fragile, il se met en position de subir pour décrire. À Paris, il s’essaie à la bohème, avant de rentrer en Angleterre pour se mêler aux vagabonds. Autour de 1935, il part pour le nord du pays afin d’y côtoyer des mineurs. Sa conviction est forgée. Un an plus tard, on le retrouve en Espagne, engagé dans l’armée populaire contre les fascistes. Cette attitude devant la difficulté possède une saveur particulière, que j’ai tendance à chercher dans les livres. C’est pour ça, par exemple, que j’ai tant aimé me plonger dans les carnets du Che. Il appréciait d’en baver, lui aussi. Il n’était pas tuberculeux, comme Orwell, mais asthmatique au dernier degré. Il y aurait d’ailleurs à creuser autour de la thématique de l’étouffement et du manque d’oxygène. Quoi qu’il en soit de ces thèses aériennes, ce genre d’écrits nous rappelle qu’il ne faut pas craindre le pire. Chacun peut trouver de bonnes raisons de s’affronter à des situations douloureuses, pour toiser ses angoisses et se tailler un chemin dans les ronces qui nous lacèrent le cœur. Cette leçon est capitale, surtout à une époque où il est constamment question de notre sécurité, et donc de nos peurs. En vérité, ni le danger ni la douleur ne sont des excuses pour se terrer. On ne peut pas abandonner sa liberté sous prétexte qu’on pète de trouille. C’est un enseignement qui vaut tous les anxiolytiques.

(Crédits photographiques : au fond, George Orwell surplombe une colonne du P.O.U.M. © Getty / Universal History Archive.)

Carnet (2)

Desert

Le jour décline. Dans une heure, le soleil passera derrière les Aravis comme un sou dans la fente d’un distributeur de gadgets. Penchée sur la pièce où j’écris, l’aiguille de Warens prendra feu, tandis que plus loin, le mont Blanc se couvrira de rose pour fêter le retour de la nuit. Ce n’est pas l’urgence qui me conduit à rédiger ces lignes. Je le fais par hygiène, pour m’exercer. Je me figurais que la solitude serait propice à la réflexion, mais j’ai surtout fait du vélo et des randonnées. Le soir, je regarde les championnats du monde d’athlétisme à la télé, et je me prends à rêver que mon corps mince se couvre de muscles nourris aux stéroïdes anabolisants. C’est qu’à Paris je suis bridé. Je suis tenté de m’arracher les plumes − triste perruche enfermée dans une cage exiguë. Je sais que je ne suis pas né pour tourner entre les murs d’un studio, qui plus est si coûteux ! Mes trajets en Vélib’, les poumons saturés de diesel, ne suffisent pas à mater mes ardeurs. Il me manque deux mille cinq cents mètres de granit et six millions de sapins. Pourquoi vivons-nous, si ce n’est pour se fondre dans ces éléments qui parfois nous tuent ? Ne serait-il pas plus acceptable de mourir écrasé dans une combe que − je ne sais pas, moi − percuté par un camion-poubelle ; rincé par le crack ou lessivé par un taf en agence ? Je n’ai certes pas voulu mourir, mais certains jours, j’aurais été soulagé que tout s’arrête.

Au plus fort de l’été, mon avenir se cache derrière des reflets éclatants. Il se refuse à moi, comme le font tous les futurs. Il est faux de dire que tout est possible. La vérité est que tout peut arriver, ce qui n’est pas exactement la même chose. Ce qui vient ne dépend que modérément de notre volonté. Ce qui fut, en revanche, nous appartient d’une certaine manière, car c’est matière à narration. On s’arrange toujours avec le passé − on n’a d’ailleurs pas le choix, trompés que nous sommes par les fictions de notre mémoire. Pendant ces vacances, j’ai raconté beaucoup de mes souvenirs. Y en a-t-il un seul qui fût vrai ? Ils étaient en tout cas vraisemblables, et si j’ai menti, c’était en toute bonne foi.

Voilà, il fait nuit. La vallée de l’Arve est plongée dans l’obscurité. La lune, voilée, est énorme ; elle met du lait maternel dans l’encre du ciel. Le mont Blanc, cet énorme nichon, tendre de neige et débordant de son corsage de pierre, se tient en retrait, contre l’Italie dont il nous sépare. La semaine dernière, il a tué un Polonais. Une voiture passe dans la rue de l’Hôpital. Que croyez-vous qu’il va se passer ? Rien, sans doute, mais qui sait ? À Paris, on entend toujours des cris et des sirènes, ça fait film d’action. Je me demande comment j’en suis arrivé là, moi qui suis né au pied de ces montagnes − sans les comprendre, d’ailleurs − et qui n’avais d’urbain qu’une âme aussi noire que du goudron. Mais enfin, les murs urineux de la capitale, tout peinturlurés de graffitis, ont façonné mon paysage mental. Quelque chose a parlé qui a fait tinter le cristal de mon cœur, et voilà que j’ai la nostalgie de ces soirs où j’arpentais les rues, croisant les forçats et les putes sur les Maréchaux, l’esprit engourdi par cette espèce de pisse bulleuse qu’on sert aux étudiants fauchés. La mégapole bat le rappel, sa pulsation entêtante emplissant le ciel entre deux massifs, et avec elle la foule qui se masse en prévision de grands combats. J’ai peur tout à coup. Je suis mince et j’ai peur. Les coureurs du 400 sont musclés, forts et rapides. J’ai revu des photos : j’étais un ado dégingandé, qui ne savait pas quoi faire de sa bouche, et dont les yeux exprimaient le sentiment qui nous saisit quand on se paie une porte. Je n’y ai vu ni tempérament, ni rien qui présageât que j’aurais besoin de courage.

*

Mon départ est prévu pour demain. Je vois ça d’ici : le soleil sera caché et d’épaisses langues de plomb s’accrocheront aux montagnes pour en faire ressortir le vert. Je ferai semblant de m’en accommoder. J’ai l’oreille qui siffle d’avoir à quitter la Haute-Savoie, car ce sont des mois terribles qui nous sont promis, là-bas à Paris, où la vie se manifeste bruyamment dans tous les cas.

(Crédits photographiques : Passy depuis le chemin du désert de Platé, par l’auteur.)

Carnet (1)

Le ciel

Cette odeur de chiottes publiques fraîchement javellisées, c’est chez moi. Dehors il fait chaud, encore plus que dans le métro. Des travaux de nuit barrent le boulevard. La ville ne m’a jamais paru aussi rêche. Un peu plus loin, au fond d’une cour intérieure, un autre chantier. C’est allumé. Une bagnole est garée devant l’entrée, un câble électrique planté dans la portière comme une perfusion dans le bras d’un malade. Des ouvriers qui viennent pomper du jus ? Pas très discret, en tout cas… Mes voisins du deuxième bédavent à en crever, ça pue dans tout l’escalier. Il est temps que je reparte. Dire que je reviens seulement !… Je suis tout cuit, tout bronzé (c’est relatif, pour une endive). Tout de même, ces voyages me réussissent. La nature du Sud-Ouest me donne des émotions d’ogre. J’ai envie de marcher pendant des heures, de nager, de respirer fort, de bouffer. Ce sont des paysages qui parlent à mon corps. Plus au nord, dans le Centre, disons dans une zone qui s’étend de Limoges à Vierzon, c’est une nature plus feutrée, presque vespérale, qui m’inquiète et me berce en même temps. Celle-ci parle à mon cœur. C’est la campagne des étés de mon enfance. Je ne la vois plus que depuis les trains que je prends pour remonter sur Paris. Thoiry sans les fauves, en somme.

(Crédits photographiques : le ciel dans les Hauts-de-Seine, par l’auteur.)

Au bonheur des épiciers

Via ferrata

Je rentre en longeant les jardins collectifs, résidus d’un temps où la SNCF était une louve qui nourrissait des millions de familles. À l’époque, on chantait L’Internationale sur l’air de La Marseillaise, accoudé à un comptoir douteux qu’on n’occupait que pressé, l’œil rivé à l’horloge de la salle des pas perdus.

Un train me dépasse, il part en direction de la Suisse. Il adresse un coup de klaxon à deux piétons qui s’étaient aventurés du mauvais côté de la barrière. Ses wagons sont presque vides, on pourrait penser qu’il ne roule pour personne.

Je sors mes clés. Un sombre escalier me conduit au troisième étage. Le petit HLM où j’ai grandi a été rénové en 1996. J’avais dix ans et mon père était cheminot. Nous habitions à deux pas d’une gare en bout de ligne. Un soir, je me souviens, nous vîmes arriver un TGV borgne, cabossé, le nez couvert des restes de la cervelle d’un suicidé. L’image m’est restée. Aujourd’hui les gens ne se foutent plus sous le train, ils se pendent au bureau. Outre que les mœurs ont changé, je me sens parfois comme le témoin d’un saccage : celui du service public, cette formidable machinerie qui se souciait de transporter des gens qui n’étaient rien jusque dans des villes qui rapportaient peu. Un tel fonctionnement a désormais plus à voir avec la direction générale des patrimoines.

On a décrété que le monde devait tenir dans les colonnes d’un livre de comptes. On nous a distribué deux étiquettes à coller partout : « recettes » et « dépenses ». L’opération présage un tri dont on devine qu’il sera expéditif. La casquette du chef de gare sera vendue avant longtemps, et les fonctionnaires saucissonnés avec la dernière bobine de ficelle des PTT. Pour finir, on les balancera dans le broyeur de papier, qui sera lui-même cédé au plus offrant. On sacrifiera ce qu’il faut pour apaiser la colère des chiffres. Les choses seront plus simples ainsi, comme avant, lorsqu’on pensait qu’il suffisait d’offrir du miel aux dieux pour qu’ils nous favorisent.

À n’en pas douter, le règne des épiciers a commencé. Gageons qu’il restera dans l’histoire comme une époque néo-archaïque, où l’obscurantisme des comptables nous aura poussés à la catastrophe. D’ici là, malheur aux provinciaux. Qu’ils prennent le car ou qu’ils meurent.

(Crédits photographiques : la voie ferrée entre Sallanches et Saint-Gervais. Didier Heroux, novembre 2010.)

La République est une no-go zone

Concorde

Vous n’imaginez pas le nombre de gens qui ont besoin de moi, souvent pour trois fois rien. Ce n’est pas que je sois une espèce de dieu, ni un spécialiste de quoi que ce soit ; simplement, je passe une partie de mon temps dans une laverie des Hauts-de-Seine. Certains sollicitent mon aide, soit qu’ils ne sachent pas lire, soit qu’ils se figurent qu’ils sont trop cons pour faire tourner un sèche-linge. En général, il faut que je leur dise sur quel bouton appuyer. Parfois, ils ouvrent une paume pleine de pièces, alors je les aide à faire l’appoint. Ils ont presque toujours deux fois mon âge. J’imagine qu’ils ont des enfants, qu’ils ont travaillé trois fois plus que je ne le ferai jamais. Mais voilà, ils sont perdus.

Il faut dire qu’ils me voient de loin. D’abord, parce que je suis blanc − ce qui n’est pas banal dans cette laverie, disons moins qu’au Jeu de Paume −, mais aussi parce que j’ai toujours un bouquin dans les mains. J’ai une tronche de référence, si vous voulez. Par bien des aspects, je ressemble à ceux qui commandent.

Et putain, je suis fatigué d’aider ces gens. Je n’en reviens pas d’avoir à le faire. Ce n’est pas que ça m’ennuie, non. Mais nous sommes dans un pays si riche, truffé d’écoles, de facs et de frontons qui proclament notre égalité. D’où vient qu’ils sont si nombreux, à deux pas des appartements cossus du centre-ville, à ne pas savoir lire, ou à se figurer qu’ils sont trop cons pour faire tourner un sèche-linge ? Ça me détruit, et ce n’est pas une façon de parler. Ce serait peut-être plus supportable si je faisais semblant d’être un de ces curés qui autrefois s’installaient dans les faubourgs les plus cradingues pour y partager le quotidien des pauvres. Mais je ne suis pas chrétien. Je n’ai rien choisi et je n’ai aucune envie d’aider les pauvres. J’aimerais mieux qu’ils ne le soient pas, et qu’ils se torchent avec ma science de jeune homme éduqué. Je voudrais rayer la compassion de la surface du globe − non qu’elle soit assassinée par l’indifférence, mais qu’on n’en ait plus vraiment besoin.

(Crédits photographiques : la place de la Concorde, par l’auteur.)