Auteur : Presque Papier

Birthday is not payday

Mon compte en banque est un puits dans quoi viennent jeter leur seau toute une troupe de débiteurs ponctuels : administrateur de biens, fournisseur d’électricité, opérateur de réseau mobile, complémentaire santé, assurances, banque bien sûr, puisqu’en ce monde rien n’est gratuit, pas même l’air qu’on respire, et dont on paie la surveillance pour qu’il n’empoisonne pas les enfants.

Mon fric − ou plutôt, pour parler comme un économiste, le peu de droits que j’ai acquis sur la valeur − est un misérable tas de charbon, qui diminue au gré des pelletées arrachées par les prestataires, ces « salauds nécessaires » dont ne cessent de se plaindre soixante millions de consommateurs exsangues, la langue noire et gonflée d’avoir trop serré leur cravate.

De temps à autre, une marée acide se répand dans ma poitrine et fait grésiller mon cœur, mon pauvre cœur de trentenaire, rongé comme un morceau d’escalope plongé dans un verre de Coca. Mon intransigeance se liquéfie, la pureté de mes convictions soudain est amoindrie, atténuée, rabaissée, froissée. Je me redresse dans mon lit, le front mouillé de sueur, et je crie, la voix enrouée par l’effroi : « Birthday is not payday ».

Ma vie, tout à coup, n’est plus qu’un tableau rempli de chiffres, que j’additionne et que je soustrais la main tremblotante, dans l’espoir d’obtenir un résultat positif. Me voilà boutiquier, comptable acharné de mes sous, vivant avec une acuité nouvelle l’injonction qui nous est faite de survivre. Je suis un sauvage et je cherche une proie, des fruits, un tubercule, n’importe quoi qui s’ingère. Je suis homo sapiens, debout mais en danger, conscient mais désarmé, sans griffes ni crocs pour tuer, ce qui m’amène à m’interroger : « Suis-je fait pour la bagarre ? ».

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[Traversée]

Immondices françaises pourries au bord des voies ferrées. Le lierre prend les maisons, les arbres crèvent, le ciel est une grisaille uniforme.

1. Bourg-en-Bresse.

Quelques plaques de neige entre les arbustes. Le train à grande vitesse progresse péniblement le long d’un canal poisseux, sous des monts truffés de sapins.

« C’est là la montagne ! », s’écrie une moutarde. (Des bâches infâmes enserrent les flancs de la colline.)

« C’est incroyable, la pureté de la neige », dit un horrible adolescent dévoré par un duvet brun.

Tunnel. La locomotive hurle en perçant la roche. De la neige, partout, comme une pelade, laissant dépasser de raides brindilles. La brume s’accroche à la végétation, rétrécit le monde, l’étrangle. C’est laid. C’est l’endroit le plus laid sur terre. Nantua, Oyonnax, l’Ain… Le seul département dont les habitants n’ont pas de nom.

Touffes d’herbe marron dégueulant de murs de briques huileux. Sombre biologie, poteaux de bois, bâches encore. Traces de pneu sur parking détrempé. Nordahl Lelandais, serial killer. La Savoie n’est pas si loin. Combien de tueurs porte-t-elle en son sein, dans ces vallées où la mort le dispute à la mort ? Là sont les montagnes, pas dans l’Ain. L’Ain n’est qu’un placard où j’ai laissé des souvenirs estivaux. Un placard à balais, un chiotte.

2. Bellegarde-sur-Valserine.

Ne jamais visiter Bellegarde avant de mourir, ça gâche la surprise.

« Caca ! », crie la môme. « Bienvenue en Suisse », dit mon téléphone. Mais on ne fait que lécher la frontière avant de virer, direction la vallée de l’Arve.

3. Cluses.

La neige a reculé. Les terres sont un peu moins froides, elles se parent de rubans d’asphalte enchevêtrés. C’est urbain, petitement. Ici s’achève un voyage que j’ai fait mille fois, le long de ce torrent si glauque en hiver, où les usines ont bu et boiront encore.

4. Sallanches-Combloux-Megève.

Plomberie

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Mon rêve à moi c’est de gagner des sous. C’est de meubler mon studio et d’être un type comme il faut. J’en ai assez de vivre dans les cartons, de patauger dans les fringues en vrac, de me ravager les reins sur mon lit antédiluvien. Je sais ce qui me rend heureux : depuis que j’ai acheté un lave-linge, chaque lessive est une fête. C’est simple, j’en oublierais la crise environnementale ; si je m’écoutais, je ferais une machine par chaussette, pour le plaisir d’entendre le tambour gronder pendant deux heures. J’ai besoin de retrouver des gestes d’adulte chiant. Je suis las d’être le bohémien le plus sédentaire de Paris. J’ai les inconvénients du voyage sans les paysages. J’ai besoin de thunes pour décamper, pour me rapprocher, pour sauver ma peau, j’angoisse, j’hyperventile. Mon compte en banque fond comme neige au soleil. Je veux me coucher tôt, prendre des métros bondés pour aller faire dur labeur chez bon maître. Je suis né chien et je redeviendrai chien. Il me faut du sucre, au moins un paquet par mois, pour agrémenter les fruits amers de ces journées sans peine. Parfois, je regarde les gens qui courent au pied de mon immeuble. Le midi, ils vont s’acheter des sandwichs à la boulangerie du coin. Le soir, il s’en retournent chez eux, contents comme des papes, la sacoche alerte, le tote bag en joie. J’idéalise leur vie. Dans les transports en commun, les cadres de L’Oréal m’apparaissent tels des dieux antiques, discutant de carrière et de brainstorming, écrasant le monde avec leurs souliers Berluti, et moi je suis là, les mains dans les poches, l’allure vague de celui qui n’a pas à gagner, alors que c’est faux, j’ai tout à gagner.

Quand je traîne dans une gare, c’est sûr que je ne suis rien. Je ne fais que partir en vacances, quelle que soit ma destination. La Haute-Savoie ? Vacances. Le Lot ? Vacances. Bruxelles ? Vacances. Saint-Brieuc ? Vacances. Bordeaux ? Vacances. La Côte-d’Or ? Vacances, vacances et encore vacances. J’en ferais une indigestion, tiens, de ce week-end perpétuel qui ne dit jamais comment je vais creuser mon trou, m’y foutre et m’y endormir pour de bon. À la question : « Et sinon, tu fais quoi ? », je pourrais répondre : « Je suis dans ce trou. », et tout le monde serait content, rassuré, surtout ma mère qui a peur que mon ventre gonflé de sanglots rageurs soit devenu trop grand pour un trou. J’ai besoin de poser mon pied sur quelque chose, une planche, une dalle, une chape, n’importe quoi qui soulage la nausée qui m’a saisi en vol. J’ai l’impression d’être un ballon gonflé à l’hélium, un petit garçon avec cinq centimètres de barbe sur les joues, ce qui n’est pas sérieux ni désirable – pas sérieux, et plus encore dangereux dans un monde où il faut sans cesse faire la preuve qu’on n’a pas falsifié son permis d’exister.

La voisine du dessus vient de crier sur sa plomberie capricieuse. Je commence à m’y connaître en plomberie. J’ai changé deux, trois robinets pourris – du beau travail, vraiment, mais enfin, c’est pas mon métier non plus.

(Crédits photographiques : la crue de la Seine à Paris en 2016, par l’auteur.)

L’herbe de Bruxelles

Bruxelles

Je me crois d’un naturel désespéré. La vérité de ce monde, tel que je suis en mesure de l’éprouver, c’est le désespoir. Non qu’il soit terne ou déprimant, au contraire. C’est simplement que je devine ce qu’il en est. Nous cherchons à faire qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, et c’est de cette anxiété que découlent toutes les merveilles dont nous soyons capables. Je sais qu’il y a de quoi remplir dix vies, et à bien des égards j’ai eu mon compte. Je n’en conçois aucune amertume, je pense même avec plaisir aux bons moments qui m’attendent. Mais je sens dans chacune de mes cellules que tout pourrait s’arrêter sans que rien ne change vraiment. « Quelque chose », c’est tout pour nous, mais dans l’absolu, ce n’est pas très éloigné de « rien ». Cette pensée me coud les lèvres. Je suis pris d’un désespoir cotonneux, presque anxiolytique, qui ne m’accable pas mais qui m’éloigne de la vie et de son cœur brûlant. Je sens passer sur moi un courant d’air frais − le souffle d’une solitude des plus profondes, soit l’exact opposé de ce pour quoi nous sommes faits. Si ce n’est la mort de ma chair, c’est en tout cas celle de l’être humain que je suis. J’ai déjà connu cette langueur, je meurs de nouveau ce soir. À moins que ce ne soit le brouillard de Bruxelles…

(Crédits photographiques : Place royale à Bruxelles, Eugène Desplanques. Photo (C) RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda.)

Note sur le courage en littérature

Poum

Ce qui m’attire chez Orwell, c’est cette façon de se foutre dans la merde, de se frotter aux pires difficultés. C’est comme s’il avait pour projet de courir au-devant des ennuis. À plusieurs reprises, bien qu’étant de santé fragile, il se met en position de subir pour décrire. À Paris, il s’essaie à la bohème, avant de rentrer en Angleterre pour se mêler aux vagabonds. Autour de 1935, il part pour le nord du pays afin d’y côtoyer des mineurs. Sa conviction est forgée. Un an plus tard, on le retrouve en Espagne, engagé dans l’armée populaire contre les fascistes. Cette attitude devant la difficulté possède une saveur particulière, que j’ai tendance à chercher dans les livres. C’est pour ça, par exemple, que j’ai tant aimé me plonger dans les carnets du Che. Il appréciait d’en baver, lui aussi. Il n’était pas tuberculeux, comme Orwell, mais asthmatique au dernier degré. Il y aurait d’ailleurs à creuser autour de la thématique de l’étouffement et du manque d’oxygène. Quoi qu’il en soit de ces thèses aériennes, ce genre d’écrits nous rappelle qu’il ne faut pas craindre le pire. Chacun peut trouver de bonnes raisons de s’affronter à des situations douloureuses, pour toiser ses angoisses et se tailler un chemin dans les ronces qui nous lacèrent le cœur. Cette leçon est capitale, surtout à une époque où il est constamment question de notre sécurité, et donc de nos peurs. En vérité, ni le danger ni la douleur ne sont des excuses pour se terrer. On ne peut pas abandonner sa liberté sous prétexte qu’on pète de trouille. C’est un enseignement qui vaut tous les anxiolytiques.

(Crédits photographiques : au fond, George Orwell surplombe une colonne du P.O.U.M. © Getty / Universal History Archive.)

Carnet (2)

Desert

Le jour décline. Dans une heure, le soleil passera derrière les Aravis comme un sou dans la fente d’un distributeur de gadgets. Penchée sur la pièce où j’écris, l’aiguille de Warens prendra feu, tandis que plus loin, le mont Blanc se couvrira de rose pour fêter le retour de la nuit. Ce n’est pas l’urgence qui me conduit à rédiger ces lignes. Je le fais par hygiène, pour m’exercer. Je me figurais que la solitude serait propice à la réflexion, mais j’ai surtout fait du vélo et des randonnées. Le soir, je regarde les championnats du monde d’athlétisme à la télé, et je me prends à rêver que mon corps mince se couvre de muscles nourris aux stéroïdes anabolisants. C’est qu’à Paris je suis bridé. Je suis tenté de m’arracher les plumes − triste perruche enfermée dans une cage exiguë. Je sais que je ne suis pas né pour tourner entre les murs d’un studio, qui plus est si coûteux ! Mes trajets en Vélib’, les poumons saturés de diesel, ne suffisent pas à mater mes ardeurs. Il me manque deux mille cinq cents mètres de granit et six millions de sapins. Pourquoi vivons-nous, si ce n’est pour se fondre dans ces éléments qui parfois nous tuent ? Ne serait-il pas plus acceptable de mourir écrasé dans une combe que − je ne sais pas, moi − percuté par un camion-poubelle ; rincé par le crack ou lessivé par un taf en agence ? Je n’ai certes pas voulu mourir, mais certains jours, j’aurais été soulagé que tout s’arrête.

Au plus fort de l’été, mon avenir se cache derrière des reflets éclatants. Il se refuse à moi, comme le font tous les futurs. Il est faux de dire que tout est possible. La vérité est que tout peut arriver, ce qui n’est pas exactement la même chose. Ce qui vient ne dépend que modérément de notre volonté. Ce qui fut, en revanche, nous appartient d’une certaine manière, car c’est matière à narration. On s’arrange toujours avec le passé − on n’a d’ailleurs pas le choix, trompés que nous sommes par les fictions de notre mémoire. Pendant ces vacances, j’ai raconté beaucoup de mes souvenirs. Y en a-t-il un seul qui fût vrai ? Ils étaient en tout cas vraisemblables, et si j’ai menti, c’était en toute bonne foi.

Voilà, il fait nuit. La vallée de l’Arve est plongée dans l’obscurité. La lune, voilée, est énorme ; elle met du lait maternel dans l’encre du ciel. Le mont Blanc, cet énorme nichon, tendre de neige et débordant de son corsage de pierre, se tient en retrait, contre l’Italie dont il nous sépare. La semaine dernière, il a tué un Polonais. Une voiture passe dans la rue de l’Hôpital. Que croyez-vous qu’il va se passer ? Rien, sans doute, mais qui sait ? À Paris, on entend toujours des cris et des sirènes, ça fait film d’action. Je me demande comment j’en suis arrivé là, moi qui suis né au pied de ces montagnes − sans les comprendre, d’ailleurs − et qui n’avais d’urbain qu’une âme aussi noire que du goudron. Mais enfin, les murs urineux de la capitale, tout peinturlurés de graffitis, ont façonné mon paysage mental. Quelque chose a parlé qui a fait tinter le cristal de mon cœur, et voilà que j’ai la nostalgie de ces soirs où j’arpentais les rues, croisant les forçats et les putes sur les Maréchaux, l’esprit engourdi par cette espèce de pisse bulleuse qu’on sert aux étudiants fauchés. La mégapole bat le rappel, sa pulsation entêtante emplissant le ciel entre deux massifs, et avec elle la foule qui se masse en prévision de grands combats. J’ai peur tout à coup. Je suis mince et j’ai peur. Les coureurs du 400 sont musclés, forts et rapides. J’ai revu des photos : j’étais un ado dégingandé, qui ne savait pas quoi faire de sa bouche, et dont les yeux exprimaient le sentiment qui nous saisit quand on se paie une porte. Je n’y ai vu ni tempérament, ni rien qui présageât que j’aurais besoin de courage.

*

Mon départ est prévu pour demain. Je vois ça d’ici : le soleil sera caché et d’épaisses langues de plomb s’accrocheront aux montagnes pour en faire ressortir le vert. Je ferai semblant de m’en accommoder. J’ai l’oreille qui siffle d’avoir à quitter la Haute-Savoie, car ce sont des mois terribles qui nous sont promis, là-bas à Paris, où la vie se manifeste bruyamment dans tous les cas.

(Crédits photographiques : Passy depuis le chemin du désert de Platé, par l’auteur.)

Carnet (1)

Le ciel

Cette odeur de chiottes publiques fraîchement javellisées, c’est chez moi. Dehors il fait chaud, encore plus que dans le métro. Des travaux de nuit barrent le boulevard. La ville ne m’a jamais paru aussi rêche. Un peu plus loin, au fond d’une cour intérieure, un autre chantier. C’est allumé. Une bagnole est garée devant l’entrée, un câble électrique planté dans la portière comme une perfusion dans le bras d’un malade. Des ouvriers qui viennent pomper du jus ? Pas très discret, en tout cas… Mes voisins du deuxième bédavent à en crever, ça pue dans tout l’escalier. Il est temps que je reparte. Dire que je reviens seulement !… Je suis tout cuit, tout bronzé (c’est relatif, pour une endive). Tout de même, ces voyages me réussissent. La nature du Sud-Ouest me donne des émotions d’ogre. J’ai envie de marcher pendant des heures, de nager, de respirer fort, de bouffer. Ce sont des paysages qui parlent à mon corps. Plus au nord, dans le Centre, disons dans une zone qui s’étend de Limoges à Vierzon, c’est une nature plus feutrée, presque vespérale, qui m’inquiète et me berce en même temps. Celle-ci parle à mon cœur. C’est la campagne des étés de mon enfance. Je ne la vois plus que depuis les trains que je prends pour remonter sur Paris. Thoiry sans les fauves, en somme.

(Crédits photographiques : le ciel dans les Hauts-de-Seine, par l’auteur.)