Arts et spectacles

Note sur le courage en littérature

Poum

Ce qui m’attire chez Orwell, c’est cette façon de se foutre dans la merde, de se frotter aux pires difficultés. C’est comme s’il avait pour projet de courir au-devant des ennuis. À plusieurs reprises, bien qu’étant de santé fragile, il se met en position de subir pour décrire. À Paris, il s’essaie à la bohème, avant de rentrer en Angleterre pour se mêler aux vagabonds. Autour de 1935, il part pour le nord du pays afin d’y côtoyer des mineurs. Sa conviction est forgée. Un an plus tard, on le retrouve en Espagne, engagé dans l’armée populaire contre les fascistes. Cette attitude devant la difficulté possède une saveur particulière, que j’ai tendance à chercher dans les livres. C’est pour ça, par exemple, que j’ai tant aimé me plonger dans les carnets du Che. Il appréciait d’en baver, lui aussi. Il n’était pas tuberculeux, comme Orwell, mais asthmatique au dernier degré. Il y aurait d’ailleurs à creuser autour de la thématique de l’étouffement et du manque d’oxygène. Quoi qu’il en soit de ces thèses aériennes, ce genre d’écrits nous rappelle qu’il ne faut pas craindre le pire. Chacun peut trouver de bonnes raisons de s’affronter à des situations douloureuses, pour toiser ses angoisses et se tailler un chemin dans les ronces qui nous lacèrent le cœur. Cette leçon est capitale, surtout à une époque où il est constamment question de notre sécurité, et donc de nos peurs. En vérité, ni le danger ni la douleur ne sont des excuses pour se terrer. On ne peut pas abandonner sa liberté sous prétexte qu’on pète de trouille. C’est un enseignement qui vaut tous les anxiolytiques.

(Crédits photographiques : au fond, George Orwell surplombe une colonne du P.O.U.M. © Getty / Universal History Archive.)

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Une méthode infaillible pour devenir écrivain

methode

Ça fait six ans que j’écris. En matière de textes courts, je suis en bout de courses. Les revues, c’est chouette ; les nouvelles, c’est bien ; simplement, voici venir le moment où je vais devoir allonger la sauce pour ne pas cramer dans la poêle. C’est pourquoi, outre que je trime comme un dingue (au point qu’on pourrait m’épingler des médailles sur le torse, comme on fait aux militaires blessés ou aux patrons du CAC 40), je me pose une palanquée de questions.

Dans un entretien filmé en 1971, Jacques Brel nous apprend que de tous les peuples de la Gaule, ce sont les Belges qui portent le mieux les valises. (C’est une information à prendre avec des pincettes.) Il nous raconte surtout qu’il connaît « un million de types qui vont écrire un livre ». Moi aussi, j’entends beaucoup de gens me dire qu’ils écrivent − qu’ils aimeraient écrire −, mais que voilà, par où commencer ?

Comme je n’aime pas laisser mes amis sur le bord de la route pendant que je m’éclate en Ferrari à 270 km/h, j’ai décidé de rédiger la très courte méthode que voici.

1) Il n’est pas exagéré d’affirmer que pour apprendre à écrire, il suffit d’écrire beaucoup et souvent. Une publication, quelle qu’elle soit, se paie d’abord en temps. On dit que Jules Vallès a expédié des malles entières de feuillets à son éditeur avant que naisse la trilogie. Aujourd’hui, on envoie plutôt des gigaoctets de pièces jointes, mais ça revient au même. Il faut faire des lignes.

Dans cette perspective, les ateliers d’écriture peuvent être d’un certain secours, non parce qu’ils dispensent des leçons sur comment punaiser des mots sur fond blanc, mais parce qu’ils font que vous vous asseyez pour écrire. C’est une question de discipline, si vous préférez. J’ai lu quelque part qu’un type comme Bernard Werber fait payer son enseignement des mystères du roman merdique qui se vend bien. Mon avis, si vous permettez, c’est qu’on devrait le foutre en prison pour escroquerie et abus de faiblesse. S’il vend des centaines de milliers d’exemplaires de ses saloperies bien ficelées, tant mieux pour lui. Sachez toutefois qu’il ne peut rien pour vous, sinon vous soutirer du fric. Tout ce que peut faire un auteur, c’est partager son expérience. La méthodologie, c’est pour les concours administratifs.

2) Pour écrire bien, mieux vaut lire tant qu’on peut. À la fin de sa vie, Sartre était aveugle. Il regrettait beaucoup l’époque où il pouvait plonger dans un bon bouquin en picolant sur la terrasse de son hôtel à Venise.

Il est important de lire pour ne pas réinventer la poudre. Il faut se rendre compte du chemin déjà parcouru, du travail colossal fourni par des générations de plumitifs plus ou moins bons, qui ont sué jour et nuit sur le papier. Ce n’est qu’à ce prix qu’on peut se mettre en quête d’une écriture honnête et d’une pensée originale.

La lecture a deux vertus apparemment contradictoires : elle apprend l’humilité en même temps qu’elle donne envie d’être Cervantes, selon l’expression martelée par Nabe. C’est dans le compromis entre ces deux termes que réside la grande beauté de la littérature.

Surtout, ne croyez pas que le simple fait de lire les grands auteurs avec application vous dispensera d’être un débutant médiocre. En soi, cette activité permet seulement de devenir un réactionnaire cultivé, un peu comme Éric Zemmour. Lorsque vous prendrez votre élan, que vous connaissiez deux classiques ou dix mille, vous marcherez sur vos ailes gourdes. Au mieux, on dira de vous que vous avez quelque chose, sinon que vos écrits ne sont franchement pas terribles. Mais pas de panique, si vous bossez avec du feu plein les mains, vous progresserez, c’est certain, plus ou moins vite selon vos aptitudes.

Évidemment, Ducasse et Rimbaud sont allés plus vite que vous, mais n’imaginez pas qu’ils se tiraient sur la nouille en attendant l’inspiration. En football aussi, certains joueurs éclosent plus tôt que les autres. On les appelle des « jeunes prodiges ». Les grands clubs se les arrachent. Pourtant, tous ne deviennent pas Lionel Messi, loin de là. Tout le monde doit charbonner (et se doper, pour ce qui est du football. Et de Sartre.)

3) Enfin, si votre intention est toujours de faire des romans, des nouvelles, des essais ou des poèmes, je vous conseille de vivre, de sorte que vous ayez envie de parler, de raconter, d’une manière ou d’une autre, ce que vous avez dans la poitrine. Soyez au minimum un chien nerveux doublé d’un amoureux inquiet. N’ayez pas peur de vous décevoir. Croquez le fruit trop vert, vos grimaces feront rire le lecteur.

(Crédits photographiques : collection d’objets du quotidien de l’auteur.)

Note sur le rôle de la douleur en littérature

Olympiades

Il paraît que les derniers mots de Jules Vallès ont été : « J’ai beaucoup souffert. » Parce que les violences parentales. Parce que la pauvreté. Parce que l’insurrection, aussi. Parce que l’exil. Parce que la mort d’un enfant. Aujourd’hui la vie est plus douce. On sent moins ses chaînes. Quand j’étais adolescent, tout était facile, et j’avais faim de douleurs, mais pas dans une optique chrétienne. Je ne vois aucune noblesse, aucun salut, dans la peine. Souvent, si l’on m’avait présenté le responsable de ce monde, je lui aurais crevé les yeux avec joie. Dieu, dans Sa grande bonté, répand le sadisme. Les voies du Seigneur sont impénétrables.

Je désirais ardemment vivre le bon et le mauvais avec une égale vigueur. J’en suis revenu aujourd’hui. Il y a quelques années, repassant ma première rupture amoureuse, je notai ces mots dans un carnet : « Avant, je me sentais incomplet ; maintenant, je suis amputé. » Heureusement, les cicatrices n’empêchent pas d’écrire. Au contraire, elles nous y poussent. C’est du moins ce que prétend Simone de Beauvoir dans Tout compte fait.

« Toute douleur déchire ; mais ce qui la rend intolérable, c’est que celui qui la subit se sent séparé du reste du monde ; partagée, elle cesse au moins d’être un exil. Ce n’est pas par délectation morose, par exhibitionnisme, par provocation que souvent les écrivains relatent des expériences affreuses ou désolantes : par le truchement des mots, ils les universalisent et ils permettent aux lecteurs de connaître, au fond de leurs malheurs individuels, les consolations de la fraternité. C’est à mon avis une des tâches essentielles de la littérature et ce qui la rend irremplaçable : surmonter cette solitude qui nous est commune à tous et qui cependant nous rend étrangers les uns aux autres. »

Les phrases sont des fleurs qui se plaisent dans le désert. Froid, de préférence. Elles s’accordent assez bien avec la douleur, qui est un exil en soi, un voyage par cinq cents mètres de fond. Certains soirs j’ai cru ma vie perdue. Je ne désirais pas mourir, pourtant j’avais la conviction que je ne vivrais plus vraiment. Mon désarroi était sans limite, et j’ai écrit un livre. À mesure que je m’enfonçais dans mes ténèbres, je trouvais les conditions nécessaires pour quitter mon enclave. C’est dans les endroits les plus sombres que l’on apprend le feu.

« Quand ça réveille mes cicatrices, j’me sens si seul et si triste », dit Booba dans Pitbull. Tout le monde sait ça. On ne fait que vivre des moments où tout est gris et poisseux. Mais qui sait parler n’est jamais perdu. Les mots quand ils se forment matérialisent les peurs, les écrasent sur la feuille et les terrassent. Je crois notre amour si grand qu’il dépasse celui de n’importe quelle chimère vivant au ciel sali de kérosène. Et la mort qui rôde, et les histoires fanées qui nous emplissent la bouche de pétales crevés, ne sont rien face à la parole qui nous singularise et nous unit à la fois.

(Crédits photographiques : la dalle des Olympiades de nuit. Par l’auteur.)

La chronique : opium des angoissés

Lana

J’aimais tant écrire que la chronique se muait en opiacé. Je préférais raconter ce que je vivais que vivre quoi que ce soit. Quand j’eus épuisé ma réserve d’instants, je me trouvai vide et, surtout, en manque. Je ne pouvais plus raconter, l’existence était un éternel parking de supermarché la nuit. Je ne voulais pas appeler la dame des ressources humaines, je voulais raconter que j’avais appelé la dame des ressources humaines. Terrible distorsion de la perception, nihilisme littéraire ; mépriser le quotidien au nom de sa mise en scène à venir. Chacun ses refuges, dit-on. Combien de cabanes d’altitude deviennent des carapaces d’où l’on n’ose plus sortir ? Combien de masques sont aussi des œillères ?

Aujourd’hui j’ai presque trente ans et je dois apprendre à rester conscient malgré le poison dans mon corps. Je n’arrêterai pas d’en prendre. Le monde sans lui est à mes yeux une illustration en 2D. Je fais partie de ces cerveaux mélancoliques qui ont besoin d’absolu. Mais l’absolu est dangereux. Il fait haïr la contingence, il s’attaque à la matière noire de l’être humain, matière sans quoi tout s’écroule. « La coke faut pas toucher c’est de la merde », disait Van Damme à la télé. « J’ai essayé moi de la battre… On peut pas la battre. Alors elle devient, quand on la connaît, elle devient un compagnon qu’on touche pas. Je suis allergique à la coke. C’est très simple. » Les drogués savent.

(Crédits photographiques : Lana Del Rey, corps électrique, chroniqueuse émérite. Capture d’écran.)

Notule sur l’artiste comme abruti mystique

Chun-Li

L’artiste ne peut être que mystique. Qu’il se nourrisse de tout le matérialisme de l’humanité s’il le souhaite, viendra le moment où il devra accepter d’être dépassé par ce qu’il fait. L’écriture d’un roman, par exemple, est en son cœur un acte insensé, dégorgeant l’inconscient, précédant la main qui trace. Bien sûr, cela demande un certain savoir-faire ; il n’est pas question d’insinuer qu’il suffit d’entrer en transe pour créer de œuvres immortelles ; simplement, les auteurs qui vendent des méthodes clefs en main devraient être jetés à la mer avec des poids aux pieds (je pense à Bernard Werber). Un artiste doit se laisser porter, dériver, ou alors il est essayiste, philosophe, scientifique, journaliste. Il est, en somme, fondamentalement con comme une brique. Plus son mysticisme est fort, plus sa bêtise irradie ceux qui l’approchent. On a tort d’inviter des peintres et des écrivains à s’exprimer en public. On a tort, par exemple, de demander à Houellebecq son avis sur la politique. Ou alors il faut faire parler à la radio le premier venu, aller au fond de la subjectivité, choisir des gens dans la rue, au hasard. Notez que je ne suis pas contre.

Mon mysticisme à moi est assez maigre ; il me vient sans doute du karaté. Il y a dans l’art martial tout ce qui me fait dégueuler aujourd’hui : la spiritualité, la hiérarchie, le respect de l’autorité, la tradition. Le karaté fut une bulle où j’acceptai la bêtise profonde des sociétés humaines. Ça se passait là, et seulement là. Dehors, le quotidien était normalement angoissant − les devoirs, l’institutrice, le docteur, les grilles de l’école, la noirceur de l’hiver… Quand vous avez sept ans et que vous entrez dans un dojo, tout est étranger, tout impressionne : le portrait du grand maître que l’on salue très bas, la fraîcheur du tatami sous les pieds nus, les ceintures de couleur qui ordonnent le microcosme, puis l’odeur et le bruit textiles des kimonos. Parfois, dans les fièvres de la grippe, le froissement me revenait, colossal, prenait la profondeur de ma conscience, s’amplifiait jusqu’au délire. Frr ! Frrac ! Frr ! (L’équivalent du gauche ! droite ! gauche ! de la boxe.)

J’ai appris à apprécier la connivence du beau et de l’absurde. Quoi de plus débile que de faire s’habiller comme des Japonais d’antan des petits Français des années quatre-vingt-dix ? Et pas dans le cadre d’un rassemblement de passionnés, façon cosplay, non plus que d’un carnaval ; non ! au premier degré. J’aurais pu me rouler par terre devant les vestiaires, crier que mes parents voulaient m’humilier, me compromettre dans une farce grotesque, mais j’ai aimé ; j’ai aimé m’incliner devant la ceinture noire décorée d’idéogrammes. Puis l’adolescence est venue et a tout emporté. J’ai crevé la bulle et vécu scrupuleusement, armé d’un merveilleux cynisme qui, hélas, a fini par me ronger. Aujourd’hui, j’ai retrouvé une espèce de dojo, une parenthèse qui ressemble au karaté, où il est question de se défendre, de s’attaquer à des murs, et de porter des coups.

(Crédits photographiques : Chun-Li démonte une bagnole. Capture d’écran du jeu Street Fighter II.)

Note sur les archives, le cinéma et les chanteuses populaires

Santigold

Ma vie d’archiviste est triste. Il y a des boîtes en carton un peu partout, des chemises à sangle au soleil de Paris, derrière les fenêtres à coulisse de l’administration française. Sur l’écran le trombinoscope me présente des visages comme un fichier criminel. Le béton coule sur moi, il pétrifie mon âme et mon corps, il me crépit. Un jour, personne ne verra plus l’homme dans la gangue, les chiens passeront à côté et ne sentiront pas l’humain, ils pisseront à mes pieds. J’ai classé tant de dossiers, retiré tous les trombones de la Terre, les élastiques aussi, rédigé des introductions, appris les normes, la réglementation, imprimé les tableaux de tri, délivré des documents… Le temps a passé, j’ai soulevé bien du papier, mis des tonnes d’écrits au pilon, envoyé ça dans les zones industrielles, où des intérimaires conduisent des bulldozers géants.

À force de n’être plus qu’une fonction dans un organigramme, j’ai oublié les routes de montagne. Je demande par politesse : « Que fais-tu ? − Et toi ? − Je suis archiviste. − Ah oui ? Mais qu’est-ce que c’est ? » C’est un ensemble de pratiques qui me permet de recevoir en fin de mois une fiche de paie, dont un exemplaire est conservé puis archivé par le service de l’administration du personnel. La réponse a ceci de pratique qu’elle me tire d’une ornière. Je discute peu et mal ; ce que je fais bien et beaucoup, c’est parler fort et dire des âneries. Souvent, il est minuit et je m’époumone dans la foule, alors quelque chose s’allume dans le vide de ma conscience : « Qui s’agite ainsi ? J’ai la bouche cousue la plupart du temps, et quand la parole sort c’est comme un torrent, pire ! le débouché d’une conduite forcée. »

Sur ce continent matériel où je me replie, explose, refroidis puis divertis, ce sont les vapeurs nocturnes et les feux follets qui m’apaisent. Déjà au lycée il y avait les cours et la musique ; d’un côté des barreaux aux fenêtres de la salle de techno, de l’autre le possible. Voilà quinze ans que je vis entre terre et ciel, en bas on ne voit que mon corps inanimé, mon corps social, ma chair de travailleur par défaut. Je suis illuminé dans la tête, religieux athée devant les divinités harmoniques, à genoux devant des femmes immenses et puissantes. J’ai trop écouté les hommes chanter, ils sont des millions, leurs voix se mêlent et font un bruissement débile. Les chanteurs n’ont pas d’âme, ils ont des couilles, c’est emmerdant.

Il y a peu de chanteuses qui ne soient vides aussi. Souvent, elles prêtent leur voix à la création monétaire, elles interprètent l’ambiance sonore des centres commerciaux. Je me promène dans la ville pétillante ; tout à coup deux notes déchirent le voile anxiolytique de mon quotidien : Lana Del Rey est un nom qui fait rire souvent. Je prétends qu’on a tort. Je suis archiviste et ce nom ne me fait pas rire du tout. Quand il n’y a plus de lumière en plein jour, je m’y accroche et me laisse berner :

« Il y a des violettes au fond de tes yeux,
Des flingues qui étincellent autour de toi ;
Il y a des roses entre mes cuisses,
Et un feu qui t’entoure.

Pas étonnant qu’aucun mec en ville ne t’ait cherché ni battu.
Tout ce que tu fais est si difficile à comprendre,
Même pour ta douce chérie. »

J’ai besoin de cinéma, hélas les films que je vois me font honte, ils sont la lie de l’art, la boue de l’humanité. Des vestales post-contemporaines sont là qui murmurent la vérité du monde : l’émotion. Elles se servent du vrai, de l’indéniable, pour m’embobiner, me faire rougir comme un morceau d’acier trempé dans le feu. Telle est ma dignité : peu d’images, beaucoup de musique. Les images sont tout l’inverse du cinéma, elles mentent et n’enchantent personne. Ce qui se passe dans les salles obscures aujourd’hui est méprisable. J’ai honte pour les comédiens qui sont en première ligne de cette guerre perfide contre la beauté.

Quand tout est bien compliqué, l’archivistique et la comédie, je me laisse caresser par les ondes. Elles sortent de bouches si rouges qu’on me fait le procès de la sexualité. C’est triste : je suis un naufragé épuisé sur une plage, et les vagues montent et descendent sous mes talons, mes mollets, mes cuisses. Le ciel au-dessus est bleu comme toujours quand elles chantent, celles que l’on mêle aux vulgaires, et qui pourtant ont vaincu la compression numérique, Sia, Santigold, Amy Winehouse − Rihanna même ! perdue entre le sublime et l’abject. À côté coulent de purs poisons, Madonna, Beyoncé et compagnie, coquilles vides et commerce − du cinéma en pire.

« We could cruise to the blues,
Wilshire boulevard, if we choose.
Or whatever you wanna do.
We make the rules. »

Ce que j’aime : la victoire du possible sur ce qui est.

(Crédits photographiques : un enfant vaudou et Santigold. Capture d’écran du clip Disparate Youth.)

Note sur l’écrivain comme intellectuel, artiste, et technicien

Céline

(Quand les scooters tournent dans la ville étendue, il m’arrive de faire un peu de théorie pour m’endormir.)

L’écrivain est un intellectuel a priori, ou disons dans un premier temps. Pour avoir une langue décente et un esprit consistant, il a besoin de lire beaucoup, et de penser. Il absorbe la philosophie, les classiques ; il se frotte à la conjugaison et à la grammaire ; il lit la presse, se pique de comprendre le monde, peut-être même la politique ; enfin, il se documente, surtout s’il écrit des romans de genre.

Dès qu’il met le premier mot sur la feuille, il cesse tout à fait d’être un intellectuel. Il devient sensitif. Ce changement de registre dans l’action le distingue des autres auteurs − essayistes, scientifiques, journalistes, etc. L’écrivain laisse sortir de lui une espèce de fleuve, pas toujours sain d’ailleurs, que son background canalise, oriente de manière intuitive, par toute une série de réflexes intégrés. L’écrivain ne pense pas, il agrège des émotions et les transcrit. Ce qu’on appelle « premier jet » est le matériau caractéristique de la littérature − c’est l’essentiel. La relecture est un dernier mouvement, un autre comportement, si ce n’est intellectuel, méthodique. C’est un travail qui demande une certaine technique.

Il faut imaginer l’être intellectuel comme un ingénieur qui fait creuser un chenal. S’il est très érudit et très pointu, il fera de beaux bassins, des ouvrages impressionnants, quelque chose approchant le canal de Panama. Mais, s’il n’y fait rien couler, c’est peine perdue. Personne ne s’intéresse aux tranchées trop longtemps. C’est là que l’artiste entre en jeu : il remplit les ouvrages. S’il se contente de faire venir l’eau sans travail préalable, elle se répand, inonde les terres alentour, et donne beaucoup de boue. Quand tout est fait dans l’ordre, le technicien peut finir le travail : relecture, ratures, retouches, corrections, réécriture.

Lorsqu’on invite un écrivain à la télévision, ou à la radio, pour parler de l’actualité, on ne peut que croire qu’on l’invite. En vérité, on ne parle qu’à ses deux tiers les moins fascinants : le penseur, que tout le monde peut être, avec un peu d’envie, et du temps ; et le professionnel des lettres, pas plus brillant que votre boulanger ou votre cousine professeur des universités. La sève, que j’ai appelée « l’artiste », faute d’imagination, n’est jamais en plateau. On peut dire d’ailleurs que cette composante de l’écrivain n’a que peu de rapports avec le corps qui l’abrite et la véhicule. Elle n’est de ce monde que pendant l’écoulement du « premier jet ». La personne physique marche sur ses pas, l’oriente, l’écoute, et la nourrit, dans tous les sens du terme. Elle est au départ et à l’arrivée ; elle en est responsable en tant qu’entité juridique et sociale, pourtant elle lui échappe en partie. Et, surtout, elle ne peut pas la convoquer pour discuter des arts ou de la politique. Le voudrait-elle qu’elle en serait incapable. Personne n’a jamais parlé à un écrivain. On ne fait que le lire. Louis-Ferdinand Destouches, à la fin de sa vie, a enfilé le costume d’un vieux Céline devant les caméras. C’est sans doute l’une des expériences les plus abouties en la matière, mais ce n’est qu’une bonne comédie. Nous ne rencontrons des écrivains que leurs structures métalliques, les fondations et les échafaudages, et les ouvriers qui y travaillent.

(Crédits photographiques : Louis-Ferdinand Céline dans l’émission En français dans le texte. Capture d’écran.)