Ma Vie

Plomberie

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Mon rêve à moi c’est de gagner des sous. C’est de meubler mon studio et d’être un type comme il faut. J’en ai assez de vivre dans les cartons, de patauger dans les fringues en vrac, de me ravager les reins sur mon lit antédiluvien. Je sais ce qui me rend heureux : depuis que j’ai acheté un lave-linge, chaque lessive est une fête. C’est simple, j’en oublierais la crise environnementale ; si je m’écoutais, je ferais une machine par chaussette, pour le plaisir d’entendre le tambour gronder pendant deux heures. J’ai besoin de retrouver des gestes d’adulte chiant. Je suis las d’être le bohémien le plus sédentaire de Paris. J’ai les inconvénients du voyage sans les paysages. J’ai besoin de thunes pour décamper, pour me rapprocher, pour sauver ma peau, j’angoisse, j’hyperventile. Mon compte en banque fond comme neige au soleil. Je veux me coucher tôt, prendre des métros bondés pour aller faire dur labeur chez bon maître. Je suis né chien et je redeviendrai chien. Il me faut du sucre, au moins un paquet par mois, pour agrémenter les fruits amers de ces journées sans peine. Parfois, je regarde les gens qui courent au pied de mon immeuble. Le midi, ils vont s’acheter des sandwichs à la boulangerie du coin. Le soir, il s’en retournent chez eux, contents comme des papes, la sacoche alerte, le tote bag en joie. J’idéalise leur vie. Dans les transports en commun, les cadres de L’Oréal m’apparaissent tels des dieux antiques, discutant de carrière et de brainstorming, écrasant le monde avec leurs souliers Berluti, et moi je suis là, les mains dans les poches, l’allure vague de celui qui n’a pas à gagner, alors que c’est faux, j’ai tout à gagner.

Quand je traîne dans une gare, c’est sûr que je ne suis rien. Je ne fais que partir en vacances, quelle que soit ma destination. La Haute-Savoie ? Vacances. Le Lot ? Vacances. Bruxelles ? Vacances. Saint-Brieuc ? Vacances. Bordeaux ? Vacances. La Côte-d’Or ? Vacances, vacances et encore vacances. J’en ferais une indigestion, tiens, de ce week-end perpétuel qui ne dit jamais comment je vais creuser mon trou, m’y foutre et m’y endormir pour de bon. À la question : « Et sinon, tu fais quoi ? », je pourrais répondre : « Je suis dans ce trou. », et tout le monde serait content, rassuré, surtout ma mère qui a peur que mon ventre gonflé de sanglots rageurs soit devenu trop grand pour un trou. J’ai besoin de poser mon pied sur quelque chose, une planche, une dalle, une chape, n’importe quoi qui soulage la nausée qui m’a saisi en vol. J’ai l’impression d’être un ballon gonflé à l’hélium, un petit garçon avec cinq centimètres de barbe sur les joues, ce qui n’est pas sérieux ni désirable – pas sérieux, et plus encore dangereux dans un monde où il faut sans cesse faire la preuve qu’on n’a pas falsifié son permis d’exister.

La voisine du dessus vient de crier sur sa plomberie capricieuse. Je commence à m’y connaître en plomberie. J’ai changé deux, trois robinets pourris – du beau travail, vraiment, mais enfin, c’est pas mon métier non plus.

(Crédits photographiques : la crue de la Seine à Paris en 2016. Par l’auteur.)

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Paris c’est loin

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Certainement je ne parlerai pas longtemps. Une chaleur accablante est tombée sur la mégapole. Je somnole. Je me souviens qu’un soir je pensai à toi. Lorsque j’ai vu cette tour plantée dans le nord de Paris, grosse, austère habitation aux flancs troués de lumière artificielle, une vie tout entière a percuté mon train de banlieue. Les images ont glissé sur la tôle enfoncée et se sont envolées quelque part entre Noisy et Pantin. Ce que nous avons de souvenirs en commun se promène aujourd’hui dans un ciel pollué.

Plus tard, une phrase m’est revenue au sortir de la gare : « Tout a commencé, tout doit finir ». Sur le boulevard Magenta, j’ai prié les Vélib’ pour qu’ils continuent d’entretenir l’illusion d’une circulation vigoureuse. J’avais froid ce soir-là − froid de n’être pas capable de supporter la vie comme elle vient. C’est peu de choses ; mais voilà, les nuits sont terribles quand on se méfie de ses rêves.

(Crédits photographiques : souvenir d’un voyage en banlieue, par l’auteur.)

Impressions d’un retour au pays

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Ça y est, le TER démarre. Je suis debout entre deux wagons, dans la lumière crue des néons oblongs.

Il fait nuit. Le crayon colore un peu le ciel de Lyon. Je me souviens d’une ville que j’aimais. C’était il y a longtemps.

Je suis habité par le fantôme de son odeur. Je crève d’une mémoire intrusive qui me saccage l’âme.

Le train file, maintenant. Il a caressé les hanches du Rhône avant de s’enfoncer dans l’ombre de l’arrière-pays. Au loin, des milliers de lucioles glissent sur une bande épaisse d’obscurité. Partout, les artères bruissent de ces globules de feu qui dévorent l’énergie qu’ils s’en reviennent de produire.

« Vous avez de la place un peu plus loin », me dit le contrôleur.

*

Je n’ai jamais douté qu’il y avait de la place un peu plus loin. J’ai quitté la vallée pour faire ma vie, comme on dit. Mon sang a jailli par tous les pores pour gagner les cours d’eau ; il a trouvé des pentes qui ont facilité son évasion.

C’est bientôt Noël. Je dors chez mes parents pour la première fois depuis une éternité. Au pied du mont Blanc, le temps est à la brume. Du col d’Évires jusqu’à Sallanches, les phares de la bagnole découpent des triangles jaunes dans l’air saturé de particules fines.

« Pollution chronique », d’après les journaux.

Pendant cinq secondes, je me suis vu guérillero dans les Alpes. Si on prenait des fusils ? Si on foutait une bonne branlée à tous ces maires, ces adjoints, ces conseillers généraux, qui vont nous faire crever à force de s’en remettre aux boutiquiers ? Après tout, il y a des maquis formidables dans le coin, et des paysans en colère. Les conditions objectives du soulèvement ne sont-elles pas réunies ?

Le train qui passe en bas me tire de ma torpeur en klaxonnant des piétons imprudents. Mon cœur déraille. Dans quelques mois, la plupart des gens qui ont manifesté pour dénoncer ce désastre sanitaire voteront pour un candidat conservateur, parce que c’est comme ça chez nous, c’est la tradition, ça ne se discute pas.

Si j’étais maquisard, ils me foutraient à poil et ils me livreraient aux gendarmes après m’avoir tabassé pendant des heures.

Tant pis. J’aurai pitié, je le jure, quand ils glisseront un papier pourri dans l’urne. À défaut d’être leur comandante, je serai leur Christ, larmoyant à souhait. La compassion, ça ne mange pas de pain ; c’est bien pour ça qu’on prie, pas vrai ?

Dieu est comme le répondeur du Père Noël. Il enregistre les vœux pieux des trouillards, qui reçoivent des coups de bâton en guise de cadeaux.

**

Mon corps est ici mais ma tête est en l’air. Je suis dans les nuages. J’ai beau lever le menton, en deux jours, je n’ai pas vu un seul sommet. La montagne se dissimule derrière une fumée grise et dense, elle se refuse à moi. Je ne suis plus tout à fait certain d’être dans la ville où je suis né.

Disons que je suis un enfant qui rêve qu’il est grand, qu’il est amoureux et qu’il joue de la musique. Je vais me réveiller et il sera l’heure de déjeuner. Ma mère sortira mon bol de chocolat du micro-ondes. Je serai fatigué, il faudra partir à l’école. On sera en 1992.

**

La vallée a changé doucement, comme mon visage dans la glace de l’armoire. La terre est plus noire que jamais. Les résidences ont poussé comme de sales champignons qui vieilliront avant l’heure.

Il s’est passé tant de choses dans cette chambre − je m’en souviens, à présent. J’y ai amené bien des gens qui ont quitté ma vie, plus ou moins, jamais sans laisser dans ma chair une empreinte cuisante. Je les porte en moi tous les jours que je combats les oiseaux noirs.

*

Le brouillard s’est dissipé cette nuit. Le soleil fait se redresser les géants de pierre. Sur la piste cyclable, un môme s’amuse avec son skate.

Je descends les escaliers de l’immeuble… Je démarre la Citroën… Je passe au-dessus de l’Arve… Elle s’en va décharger dans le Rhône les cailloux des glaciers suppliciés. Le fleuve les portera jusqu’à Lyon, où des gamins saouls vomissent une bière bon marché depuis les ponts illuminés. Toute ma vie d’avant tourbillonne dans cette eau glacée. Je ne vois plus la route.

Vite, je me gare sur le parking du Mountain Store. J’ai la gorge qui pique. La qualité de l’air est médiocre − c’est écrit sur des panneaux en ville. À défaut d’une véritable politique de santé, qui pense à autre chose qu’à rationaliser les coûts de fonctionnement des hôpitaux, on affiche partout que c’est la merde, qu’il faut sortir le moins possible. L’oxygène, ça se consomme en pleine conscience. Chacun sera tenu pour responsable de son cancer ; c’est noté sur l’emballage comme sur les paquets de clopes : « Respirer tue ».

Qu’est-ce que je vais raconter à tous mes amis qui se paient des séjours à la montagne pour se rincer à l’air pur ? Qu’on se défonce plus ici qu’à Paris ? Putain, mais moi aussi, j’étais venu chercher du réconfort après des mois de combat politique, et je suis arrivé en pleine fronde contre les pouvoirs locaux.

No peace I find… Ce sera partout pareil, désormais. 2017 ne sera pas l’année de la branlette.

(Crédits photographiques : chaîne des Aravis, place Charle-Albert, Sallanches. Par l’auteur.)

 

Mythes et récits sur les terres inconnues

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Le temps a passé comme le ciel et les saisons ; et tu te souviens, aujourd’hui, de cet hiver qui n’en finissait pas, de ce plafond épais et gris qui n’a pas quitté le bout de tes cils pendant tous ces jours où ton sang gelé te conduisait à faire brûler ta peau comme un soleil en guerre. Ton cœur affamé de carburant pompait le vide et recrachait des douleurs qui te rongeaient les veines ; tu as commencé à l’écrire sur les murs.

À cette époque, tu sais, c’était la paix − la paix partout, et tu te voyais seule au front, sous la mitraille de l’ordinaire. Je me rappelle, moi, un printemps qui sentait les phéromones et le pollen. J’avais les yeux aimantés par des mots dont le mystère semblait garantir l’existence d’une porte dérobée que je trouverais bientôt.

Il n’y a pas de porte dérobée ;

Pas d’autre monde que celui qui t’a mise au supplice ; pas d’autres chemins que ceux que Google a photographiés sous toutes les coutures, caméra panoramique sur le toit de la bagnole, base de données à faire crever de honte tous les collectionneurs de la planète.

Notre enclos, en fait, est si petit qu’il tient dans une application gratuite.

Depuis que nous avons tué Dieu, nous avons le choix de parier sur les confins d’un Univers dont on ne sait rien, ou presque ; ou de creuser notre âme jusqu’à toucher un hypothétique noyau de vérité. L’aventure postmoderne n’est pas dégueulasse, peut-être, mais elle est autrement plus risquée que bien des systèmes qui nous ont conduits à la guerre, la vraie − là où les corps sont transpercés, déchiquetés, troués, pulvérisés.

Ce sont les âmes, désormais, qui crèvent d’avoir à trouver un équilibre, où les lois qui nous tiennent attachés les uns aux autres soient sécrétées par nous plutôt que décrétées par une autre espèce de dieux − de chair et d’os, ceux-ci.

La nouvelle frontière est en nous.

Quand je regarde tes épaules plus dures que le bois des arbres, je vois les multiples cicatrices d’une exploratrice qu’une certaine catastrophe a jetée hors de chez elle. Je sais vaguement par quels chemins tu es passée avant d’arriver où nous sommes, et crois bien que je tremble de penser à toi traversant ces endroits où la nuit est si épaisse qu’elle autorise les chiennes et les chiens à s’oublier le temps d’un raid en ville.

Je ne saurai jamais − et je refuse de le savoir − si tu te sentais plus proie que prédateur quand tes mâchoires se refermaient sur des chairs aussi noueuses que les tiennes.

Tu brilles d’un éclat trop sombre pour ma raison ; mais mon ventre a faim de toutes les histoires qui te sont attachées comme des étiquettes mystérieuses − notes lapidaires qui me font miroiter des terres inconnues, comme autrefois les indications des naturalistes sous les croquis d’animaux exotiques.

J’ai peur de ton histoire comme d’un livre puissant.

J’ai tant aimé Mort à crédit, qui m’a rendu malade à chaque page.

(Crédits photographiques : Romainville, cabane de style pompéien, Alexandre-Théodore Brongniart, le père. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michèle Bellot.)

Laisser une grenade au comptoir

Soldat

Je suis né en enfer dans les bras de la plus douce des mères. Car aujourd’hui ou demain, quelle voix minoritaire, résistant au fond de mon cœur, aura la force de nier que ce monde me fait l’effet d’un pull qui gratte, à cela près qu’un pull ne me fera jamais pleurer ?

La misanthropie, lorsqu’elle se manifeste, est au moins mal nommée. Il ne s’agit jamais, comme le suppose l’étymologie, d’une détestation du genre humain, mais de ce que nous en faisons dans l’époque où la haine se manifeste. La femme ni l’homme ne sont des rongeurs ; ils ne sont pas fondamentalement nuisibles ; leur nature est particulière en ce sens qu’ils sont capables d’intervenir dans une certaine mesure sur ce qu’ils sont. On peut s’en prendre à ce qu’ils font, pas à ce qu’ils sont. Mais ce qu’ils font, ne nous mentons pas, puisque nous sommes là pour le dire, fait plus mal au ventre qu’une douzaine de ruptures amoureuses.

Pourtant la vie déroule, les rues dans le coin sont pleines de ces cris qui me déchirent quand je marche seul, sous des lumières qui semblent n’avoir été installées que pour souligner la nuit autour, pour la rendre plus épaisse et plus bleue, comme une essence de soupir qui dévore la ville. Je suis né en enfer, et dans cet enfer je ne suis personne, un démon de plus, conscient toutefois qu’il a du feu dans les yeux et des hectolitres de lave en fusion dans la gorge. Je n’ai pris personne au dépourvu, je l’ai annoncé très tôt : le jour où le désespoir m’a coincé par surprise, j’ai promis d’affronter ce que nous avons fait de ce que nous sommes, avec un acharnement qui confine à la folie. Le masque éteint que je vous présente cache comme il peut les explosions qui viennent.

Ici c’est l’enfer, c’est sûr, si l’on pense comme les Grecs que la vérité des mythes peut être déterminée d’après notre expérience quotidienne. Je ne connais rien de pire que ce monde, j’aimerais dire que je n’en suis pas, mais voilà, j’en suis, jusqu’à ma dernière bougie.

(Crédits photographiques : La Danse macabre : à Hans Holbein, peintre au 16ème siècle [la mort & le soldat], de Lucien Laforge. Photo (C) RMN-Grand Palais / image RMN-GP. Recadrée par l’auteur.)

Clichy : un archiviste brûle un fonds contemporain sans grande valeur. 1 blessé léger.

Clichy

Ne me demandez pas ce que je pense de la dernière des polémiques qui agite le dernier des pays du dernier des mondes. Je suis loin de cette planète à l’heure qu’il est, je flotte quelque part entre une étoile et la carcasse défoncée d’un satellite désaffecté. J’ai regardé le ciel pour m’y perdre, parce que pour quelqu’un comme moi, la seule chance d’y monter c’est par les yeux, et c’est tant mieux, comme ça on n’aura pas le temps de s’ennuyer pendant une éternité qui n’intéresse personne.

Je suis loin, disais-je, loin d’une agitation que je ne comprends que trop bien, et qui nous a mis dans le rouge, tous, les femmes et les enfants d’abord, celles et ceux qui, le jour venu, comprendront que la foudre frappe toujours au même endroit, les mêmes têtes déjà grillées par des éclairs anguleux qui ressemblent à des « s ». L’histoire ne se répète pas, elle se contente de nous rappeler quelques fondamentaux ; elle nous les fout dans le crâne avec une brutalité qui varie, pour cinq ou cinquante ans, selon la quantité de plombs dans les tripes.

Il fait très chaud en France. Ma fenêtre en PVC est grande ouverte sur une rue des Hauts-de-Seine ; une rue d’un quartier poussiéreux qui ne ressemble que de loin à la ville infâme du docteur Destouches, de ce vieux raciste qui avait fini par se convaincre qu’entre Hitler et les Juifs, ce sont les Juifs qui cherchaient la bagarre. Comme quoi dans certaines circonstances, les certitudes les plus débiles naissent même dans les esprits les plus brillants. C’est ce qu’un archiviste appelle le contexte, description fondamentale pour qui veut saisir l’importance d’une trace, d’un document… Quel est le contexte ? De quel ensemble organique cohérent est extrait le discours ambiant ? Qui le produit ? Il se peut que les archives de notre époque ne méritent rien d’autre, passez-moi l’expression, que du PQ. Mais si les intellectuels de chaque décennie n’ont de cesse de cracher sur leurs contemporains, permettez-moi d’honorer cette tradition − au moins celle-ci !

(Crédits photographiques : Clichy de nuit, par l’auteur.)

Notule sur la suspicion

Belleville

J’ai tout de suite vu cette vieille bique anxieuse en entrant dans le métro. Elle me regardait avec des yeux pleins d’inquiétude, comme si j’allais sortir une bombe de mon sac à dos. Elle pensait que j’allais sortir une bombe parce que j’ai une grosse barbe, je sais bien, et aussi parce que la veille à Bruxelles tout avait pété, l’aéroport et tout. Mais j’ai pris pire que de la TNT, vu que c’était un livre que j’avais dans mon sac. Honnêtement, j’aurais bien aimé avoir une bombe et lui faire sauter le cul, mais j’ai pas l’étoffe d’un meurtrier. J’avais juste un bouquin, et c’est ce qu’il y a dans sa tête que je veux faire craquer ; pas un wagon.

(Crédits photographiques : le parc de Belleville. Panorama par l’auteur.)