Sciences et nature

Le temps est une eau (2)

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Je me fous du temps qui passe. Si je passais mon temps à me soucier du temps qui passe, je n’aurais plus le temps d’en faire de l’espace. Le piège principal que nous tend le concept de temps, c’est celui de l’écoulement, car il fait que les consciences sont emportées comme des bouts de bois par un torrent. Écoutez-moi, les gens (et permettez que j’utilise le curieux gimmick vaguement pied-noir de Jean-Luc Mélenchon) : le temps ne passe pas. Il nous baigne. Quand on aura compris ça, on arrêtera d’avoir peur de vieillir. La pomme ne craint pas de noircir, ni le bout de vos doigts de flétrir dans un bain chaud. La mort n’a rien à faire avec le temps ; elle ne vient pas sanctionner l’issue d’une course.

Je n’ai aucune preuve scientifique de ce que j’avance : je suis écrivain. Les écrivains racontent n’importe quoi. Je me base sur une intuition plus ou moins bachelardienne.

Mais enfin, regardez-vous dans un miroir : qu’est-ce qui coule en vous à part toutes sortes de fluides bien matériels, et qui tâchent par ailleurs ? Et qu’est-ce qui coule sur vous, excepté le vent visqueux de la grande ville ?

Je ne ferai pas l’erreur de me sentir partir, emmené par une force qui charrie aussi les cailloux. Le temps est une eau, d’accord, mais pas celle qu’on croit. Elle ne bouge pas.

Un calendrier est la rationalisation d’une combinaison d’événements totalement dégagés d’un hypothétique cours commun. On a préféré faire en sorte qu’il suggère un mouvement plutôt qu’un état. Ça se défend.

Arrêtons-nous sur les très beaux vers d’un groupe de hip-hop au sommet : PNL. Dans Oh Lala, Ademo chante : « L’temps passe / J’vois l’soleil s’lever, s’coucher, j’mens quand j’dis : ça va. » Au risque de pinailler, je rappelle que la ronde du soleil n’a rien à voir avec le temps. On ne fait que la mesurer avec cet outil qui nous est propre. Et N.O.S d’ajouter : « Le temps qui passe me chuchote : ma biche, c’est ta faute. »

Et comment que c’est notre faute !… Nous sommes des vaches hallucinées qui voyons passer un train qui n’existe pas.

Michel Foucault, dans un bouquin dont j’ai oublié le titre (j’en ai lu tellement, je suis super cultivé, #ouloulou), soutient qu’écrire un roman n’est pas bâtir une temporalité. C’est au contraire dégager un espace ; c’est augmenter le monde connu, et partant se déprendre de cette obsession de la fuite des jours. Vous comprendrez que selon l’homme au pull à col roulé, le roman est une façon d’échapper à la malédiction. Je dirais même plus qu’il s’agit d’une manière fort agréable d’appréhender l’essence de ce que nous appelons « le temps ». Lire un bon bouquin, n’est-ce pas, c’est comme prendre un bain, ça délasse. Certains font même l’un dans l’autre. C’est qu’ils retrouvent leur nature véritable.

Nous sommes tous des sachets de thé.

(Crédits photographiques : quelque part dans le 20ème arrondissement, le concept d’automne a pris la ville. Par l’auteur.)

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Le temps est une eau

Bachelard Gaston

Le temps n’est pas une ligne, comme le pensent les Occidentaux ; il n’est pas non plus un cercle, comme le disent les Japonais. Il est une espèce de milieu aqueux où tout infuse. Plongés dedans, nous flétrissons, plus ou moins vite. Les pierres ne sont pas très sensibles à son contact ; nous, beaucoup plus. Et la peau des bananes n’en parlons pas. Qu’on le veuille ou non, on y baigne. Chaque être comme un minuscule sachet de thé. On en change la coloration, le goût et l’odeur.

Je n’ai pas d’avis sur l’homéopathie. Certains disent que c’est de la branlette, d’autres que oui, ça fonctionne. Peu importe. Le temps, lui, est une eau à mémoire. Une mémoire d’une précision redoutable, d’une capacité phénoménale. Tout y laisse une trace. La seule chose que l’on puisse faire, c’est de choisir son parfum et son goût. Leur diffusion reste un mystère pour qui s’y penche honnêtement. Des mécanismes compliqués font que… Car en plus d’infuser, les minuscules sachets de thé interagissent.

Avant que l’on puisse écrire « eau » et « temps », c’était la préhistoire. Depuis que l’on sait noter les colorations de ce milieu étrange, depuis qu’on les consigne et les conserve dans d’énormes magasins, dans de colossaux serveurs, on est en plein dans l’histoire. Il y a les faits, qui prouvent qu’à tel instant on a jeté un sachet dans l’eau, et qu’à tel autre il s’est dissous ; qu’à tel moment tout un tas de paquets ont emmêlé leurs fils, qu’est arrivé un événement. Nous nous passionnons pour cette matière invisible, qui enveloppe tout et qu’on accuse de faire mourir.

Nous échangeons des saveurs grâce à elle, et beaucoup nous viennent de loin, si loin. De temps en temps, les humains se souviennent qu’ils y trempent, alors ils ne sont plus seulement des colis passifs. Ils sont des êtres agissant. À quoi sert de changer le goût de l’eau ? Eh bien, il se trouve que personne n’a envie d’avaler un jus amer jusqu’à la fin de tout.

(Crédits photographiques : Gaston Bachelard, un homme qui a écrit sur le temps et sur l’eau. Extrait du film Bachelard parmi nous, ou l’héritage invisible. Capture d’écran.)

Note sur la vieillesse

Bagnole

J’espère que les jeunes ne me respecteront pas. Ce serait terrible de se sentir régner par l’âge. Quel genre de privilèges donne la vieillesse ? J’ai l’impression que nous exigeons l’allégeance aux anciens avant de les enfermer en maison de retraite, de les caler dans un coin pour les laisser se pisser dessus sans nous gêner. Commençons par faire quelque chose de ce constat auquel le transhumanisme de Google ne change rien : nous vivons vieux ; nous nous détraquons doucement. Cela implique que nous traversions une série d’états désagréables avant de nous éteindre pour de bon. C’est laid, ça sent mauvais. Le processus ne ressemble pas aux publicités, il est incompatible avec l’esthétique moderne.

Quand j’avais quinze ans, je faisais du skate avec des amis dans un parking souterrain. Nous mettions une cagette en bois au milieu du béton peint, puis nous sautions par-dessus. Quand une voiture cherchait à passer, nous débarrassions le chemin, et tout allait bien. Il y avait dans l’immeuble un vieil homme caractériel. Avec le recul, je crois pouvoir écrire qu’il nous haïssait. Vraiment, s’il avait pu nous faire fusiller, il aurait pesé le pour et le contre. Je le revois, avec les poils qui sortaient de son nez sifflant, sa diction lamentable et sa colère intarissable. Nous étions sa soupape, une distraction pour ses nerfs. Un jour que la porte enroulable était coincée, il nous accusa de l’avoir cassée. C’était faux, bien sûr. J’ai abîmé pas mal de choses dans ma vie, mais pas la porte enroulable. Quelle racaille ! cet impotent plié en deux ! Il dépensait une énergie folle pour tabasser le panneau de contrôle avec sa canne. De temps en temps, il se tournait vers nous et nous montrait son poing : « Vous l’avez cassé, ça ne fonctionne plus ! » Et bam ! bam ! (En fait, il parlait du nez − il soufflait par le nez −, on entendait : « nfou nfé caffé, nfa fonfione nfu ! »)

Quelle vieille ordure… Tous les vieux n’étaient pas comme ça… Il y a bien cet homme qui est sorti de sa maison avec un fusil parce que mon frère et ses copains avaient envoyé un ballon dans son jardin, c’est vrai. Et puis cette vieille qui m’a regardé me faire contrôler par la douane dans un TER, et qui avait les yeux de la peine de mort, etc. Enfin, tout ça c’est loin. Je vais avoir trente ans. Je suis content : bientôt, c’est moi qui serai vieux, alors je pourrai être fatigué, malade, et personne ne trouvera ça déplacé. On ne me dira plus : « Tu as vingt ans ! À vingt ans, on n’est pas fatigué ! » Bien sûr que si ! On est toujours fatigué. La vie est une purge, elle n’a rien d’un cadeau. C’est rigolo cinq minutes, ah oui ! le temps d’un baiser ou plus, d’une ivresse, d’une gloriole, et puis tout retombe, alors il faut traîner ses cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingts kilos, jusqu’à l’euphorie suivante, et en attendant c’est lourd, gris, pénible…

Je ne suis pas certain de vivre longtemps. Peut-être n’aurai-je jamais le plaisir d’être fourbu et tordu, de menacer des enfants du bout de ma canne, ces enfoirés d’enfants qui s’amusent dans mon putain de garage, dans mon garage à moi que je paie avec mes charges, et c’est certainement pas pour que des petits vandales usent le béton et cassent le putain de boîtier de la porte enroulable. Si j’y arrive, que l’un des jeunes s’avance et me pousse. Je tomberai, je me casserai un os, alors c’en sera fini de cette mascarade. Je n’aurai pas d’héritiers, personne ne me défendra bêtement. Derrière mes yeux à demi aveugles, je verrai les images retouchées de ma jeunesse, des souvenirs comme autant de fictions sur un temps où la faiblesse m’était refusée, où les filles autour de moi était brillantes à tous les étages, et les garçons déjà bien grossiers, avec leurs couilles qui pendent et toute l’horreur… Comment ça fait d’être au bout du rouleau, de penser aux femmes qu’on a aimées il y a longtemps ? Si on peut voir encore, on doit détailler nos mains, toutes déformées et couvertes de tâches brunes ; des mains qui ont caressé et qui ne servent plus qu’au chien. C’est la vieillesse : les mains disent tout, c’est ce que racontent les gens : « Elle est toute refaite, mais regarde ses mains ! Tu as vu ses mains ? »

Quand on a fait tout ce chemin, on n’est plus que la fatigue, l’incarnation de la pesanteur, dix doigts déformés, saucisses atroces, car la vie est sacrée, dit-on.

(Crédits photographiques : une voiture un peu ancienne devant les vignes de Montmartre. Par l’auteur.)

Note sur les acouphènes

Une nuit

En général : iiiiiiii ! ou chhhhhhh !

Les acouphènes sont des spectres. Ils n’existent pas. Je les appelle « seigneurs du vide ». Le silence les met en valeur, les rehausse ; dans l’absence ils se répandent, font tâche d’huile ; ils prennent tout l’espace et secouent les gencives. On a vu des gens les haïr, saborder leur existence pour tenter de les sortir de leur tête. Malheureusement, on ne peut pas. C’est une affaire intime, nichée dans le crâne, tout contre l’oreille. Il faut apprendre à faire du son fantôme un morceau de soi, au même titre que le souffle et les battements du cœur. Au début, l’acouphène est posé comme un problème stoïcien : la souffrance ne vient pas du bruit, mais de l’idée que l’on s’en fait.

Un jour, on se réveille et ça va, le sifflement ne nous fait plus nous raidir ; le ciel est bleu comme avant, les voitures grondent sur le boulevard et ne sont pas des ennemies. Il faut du temps pour chasser la colère et l’angoisse, pour se purger les muscles et le système nerveux sympathique. Il faut des nuits sans dormir, du désespoir aussi. On cherche de l’air par tous les trous ; on fait la part du feu. Comme j’ai cru mourir à une époque, je comprends que ça puisse sembler improbable. Pourtant on s’habitue. Voyez la pluie qui tombe : aux premières secondes de l’averse, vous l’entendez très bien, et puis vous oubliez. Évidemment, si l’eau s’abattait dans votre crâne, elle sonnerait terrible. On pourrait parler du supplice de la goutte, mais vous n’êtes pas attaché, et la vie continue. Partout elle palpite comme un cœur dégueulasse arraché à une poitrine. Nous sommes des bêtes, des sales bêtes, les pires qui soient − résistants comme des blattes, malins comme des poulpes, bagarreurs comme des chiens, tordus comme rien d’autre. L’être humain peut se rouler longtemps dans le verre pilé avant de se relever. Il faut avoir confiance.

Liam Gallagher a les oreilles bruyantes, comme tout un tas de musiciens. Il fait le bonhomme devant les journalistes : « Without a doubt I have tinnitus. You’re not a proper rock ‘n’ roll star if you don’t […] Anyone who doesn’t have ringing in their ears can fuck right off. » (J’ai des acouphènes, ça ne fait aucun doute. Tu n’es pas une vraie rockstar si tu n’en as pas […] Ceux qui n’ont pas les oreilles qui sifflent peuvent aller se faire foutre.) Hélas, le parasite auditif ne fait pas le rockeur. Je me sens comme un héros de guerre qui n’a pas fait la guerre, ou si peu. Imposteur ! mais la cicatrice est bien là ; je ne la dois qu’à une balle perdue, tandis que sur la pointe des pieds je regardais les combats au loin. La cochlée va bien, n’en parlons plus. J’ai geint trop souvent, pour deux ou trois vies peut-être.

(Crédits photographiques : un endroit à Paris, la nuit. Par l’auteur.)