Notes sur le sexe (4)

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Le vieux modèle puritain n’est même pas tout à fait aboli. Il n’est que de dériver une heure sur internet, cet océan saturé de porno, pour se convaincre que l’hypocrisie règne encore. La société Google, qui n’est pas la dernière informée de ce qui s’y passe, ni la plus discrète des enfants de la contre-culture, jette un voile pudique sur nos petites affaires. En France, lorsque vous tapez les trois premières lettres du mot « sexe » dans votre moteur de recherche, on vous propose « sexologue », comme si la chose n’était envisageable que sous l’angle du problème, voire de la pathologie. On touche ici au cœur du concept de sexualité, forgé dans un contexte où il convenait d’aborder le sujet selon des méthodes scientifiques, voire médicales, le traquant dans tous les compartiments de la vie. Bientôt, Freud le débusqua dans l’inconscient. Sans faire le procès des années soixante-dix, Michel Foucault postule que le mouvement pour l’émancipation des mœurs a prolongé ce discours en le mettant au jour. Les mots, quand ils ont éclaté comme des bombes, ont perdu de leur sacralité toxique ; tandis qu’en voyageant ils ont disséminé les complexes et les frustrations. C’est ainsi que le sexe a désormais des thérapeutes attitrés (les sexologues, donc).

Pas question pourtant de regretter le progrès des sciences − avec ce que ça suppose de nouvelles croyances −, ni la libéralisation de la parole − en dépit de ses effets secondaires. Le problème vient plutôt de ce que les sociétés modernes développent des discours bourgeonnants (pour ne pas dire « écrasants ») dont la fonction est de dénaturer leur objet. Prenons le travail, par exemple : les conservateurs nient qu’il est le seul créateur de valeur pour mieux se défausser de son « coût », c’est-à-dire du salaire. Pendant plus de cent cinquante ans, le mouvement ouvrier a lutté pour qu’il soit reconnu et payé, à défaut d’être libéré des rentes capitalistiques. Après une série d’avancées révolutionnaires, une contre-offensive (dite néolibérale) a été menée par le truchement d’un vocabulaire spécifique, qui, loin d’étouffer le sujet, l’a ravivé, amendé et porté partout. Les mots « emploi », « précarité », « chômage » et « entrepreneuriat » ont colonisé les traités d’économie. Ils ont conquis les plateaux de télévision et contaminé les débats parlementaires. En trois décennies, le travail est devenu un « coût » et les travailleurs des « charges ».

C’est bien parce que les grandes structures à quoi s’adossent nos sociétés sont éclatées, vaporisées par les discours, qu’elles échappent à tout contrôle en même temps qu’elles transportent les germes d’un pouvoir intrinsèque. De là qu’on en vient à parler d’une tendance totalitaire du capitalisme. De là aussi que les esprits les plus pointus, qu’ils soient marxistes, postmodernes ou bourdieusiens, peinent à déboulonner ce paradigme qu’on pourrait qualifier de « coup de bluff anthropologique permanent ». Le destin des piliers de ce monde est d’être peints en trompe-l’œil. Chacun demeure libre d’en gratter le vernis ou de continuer à regarder ces motifs qui nous coupent de l’essentiel.

Quant à moi je ne suis pas plus émancipé qu’un autre. Au contraire, je le suis moins qu’un certain nombre de personnes que je rencontre. Des siècles d’un catholicisme rance ont laissé des traces dans mon corps. Ma retenue toute montagnarde, qui confine parfois à l’austérité, m’a longtemps empêché d’être connecté à mes sens. Je pourrais malgré tout me branler de ces questions ardues, les choses ne se déroulant pas trop mal pour moi ; mais voilà, j’aime creuser, fouiner, m’affronter à tous les verrous. Je ne dissimule pas mon plaisir lorsque j’incise délicatement la peau des choses. Alors je fouille ; je touche, malaxant les idées à pleines mains, tels des muscles fermes sous un épiderme chaud de sang brassé. Demain, c’est vrai, je mourrai sans avoir compris.

(Crédits photographiques : Suspensio Regina.)

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Notes sur le sexe (3)

Note-3

D’abord, il convient de s’intéresser aux contraintes qui nous sont imposées. Il n’est pas que les choses du corps qui soient soumises à un ensemble de présupposés, d’injonctions et de normes ; mais s’il est un domaine où la liberté tient dans un mouchoir de poche, c’est bien celui-ci. Notre esprit était enfermé dans une cage de verre dont nous méconnaissions les dimensions. Il est probable que nos désirs en aient épousé les parois et que, le cadre enfin brisé, nous continuions d’agir dans ses limites.

Dès 1976, Michel Foucault nous met en garde contre l’illusion de la « libération des mœurs ». Dans son premier tome de son Histoire de la sexualité, il avance que la société victorienne a fait du sexe une névrose, que nous avons nourrie en tentant de nous débarrasser de son expression puritaine. Pour comprendre cette hypothèse, il faut se figurer que la morale conservatrice n’a pas bêtement réprimé le sexe ; qu’au contraire, elle l’a placé dans tout, de sorte qu’on en parle à longueur de temps, sous n’importe quel prétexte, sans jamais prononcer son nom. Nous avions pris l’habitude de vivre sur un pont de périphrases et de doubles sens, tandis que dix mètres plus bas coulait un fleuve dont les eaux n’étaient que foutre et cyprine. Le mouvement pour l’émancipation des mœurs a permis d’expliciter un certain discours sur la chair, obsessionnel et puissamment normatif, sans en modifier la nature. De là qu’il a produit des effets paradoxaux. En fracturant la cage de verre, il a libéré la parole, et partant la fraction du pouvoir qui sommeillait dans les silences.

Le discours n’est pas seulement structurel ; il est surtout structurant. En d’autres termes, il ne suffit pas de décréter la fin d’une société patriarcale, empreinte de religion et inégalitaire pour n’en plus sentir le poids. C’est ce dont nous avertit Pierre Bourdieu lorsqu’il écrit que l’agent socialisé est « lui-même habité par la structure des rapports sociaux dont il est le produit ». On a beaucoup ri des soixante-huitards, par exemple. La petite histoire tend à démontrer qu’ils n’ont défié le pouvoir conservateur que pour l’amender et le reconduire sous des formes avantageuses. Ce n’est certes pas totalement faux, mais il convient de répéter que le « système » n’est pas une prison dans laquelle on croupit − il est en nous, dans nos désirs et dans nos mots ; et ce n’est qu’au prix d’un effort considérable, où il faut penser contre soi, que nous parvenons à le subvertir. Entendons-nous bien : je ne nie pas qu’une révolution sexuelle a commencé, mais je me range à l’avis que ce premier pas nous a laissés dans l’ornière, libres d’en parler mais désemparés.

(Crédits photographiques : jeune homme lisant, par Émilie Moutsis.)

Notes sur le sexe (2)

Main

Ligne 13, métro Brochant. Tout est corps exposés dans des pubs, moiteur et puanteur, et les frotteurs là-dessous se régalent. Je me rends chez une femme incroyable. Tard dans la nuit, tandis que nous sommes allongés côte à côte, elle m’interroge : « Comment ça fonctionne pour toi ? » Ma poitrine soudain se fissure ; ça craque terrible. « Comment ça fonctionne ? »… Ce que j’en sais !…

Parfois je me suis trouvé fautif de ne pas dévorer plus de chair. Il eut fallu que je plonge dans bien des trous et que je caresse tant de peaux pour me sentir grandir. Mais je suis né garçon dans un monde où ce que doit être un homme me répugne. Chaque matin au réveil, je dégueule une partie de moi − la plus poilue, à la manière des chats. Je suis même tenté d’être abstinent, car enfin ce ne sont pas des conditions pour exercer.

Les mecs souvent sont affligeants. Ils bombent le torse et font semblant d’avoir autre chose à montrer que des os animés par un système musculaire plus ou moins atrophique. Je les imagine nus, avec les couilles qui pendent et le même petit sourire satisfait. Babouins !… La vie est grotesque au milieu de ce ramassis de dominants, de chasseurs, de collectionneurs, toujours au bord de l’agression à cause d’une éducation indigente balancée comme du charbon dans le feu de leurs hormones. Je leur en veux beaucoup de tout salir avec une telle décontraction.

C’est que je suis un chien également. J’ai des crocs moi aussi ; et une queue, comme on dit. Je les déteste parce que je leur ressemble. Ils sont des miroirs peu flatteurs pour qui veut croire en la possibilité d’une certaine élégance. Je suis dominant quelquefois, et je grogne… J’ai crevé de l’idée que celle que j’aimais avait embrassé d’autres corps. La vie est dure, vous le savez sans doute mieux que moi. Des émotions furieuses nous emportent plus sûrement que des crues. Cela demande qu’on ouvre le capot de temps en temps. D’où vient la fuite ? Comment ça fonctionne ?… Ces questions sont venues, il s’agit de ne pas les renvoyer.

(Crédits photographiques : une main, un morceau du ciel. Par l’auteur.)

Notes sur le sexe (1)

Cité judiciaire

Il y a longtemps, dans une autre vie, j’ai commencé à écrire pour encercler le désespoir qui faisait son trou dans mon cœur. Je me suis senti seul cent fois sur les bords de ce gouffre, et j’ai pressé, pressé comme un bouton gonflé d’ordures la peine qui me tiraillait la peau en un certain point, sous l’extrémité de mon estomac, derrière l’épaule tendre et puante de mon gros intestin. Il pleuvait la nuit quand je caressais les murs de la caverne, étonné d’y entendre l’écho de cris déchirants. De la poésie me sortait des mains tandis que je me penchais sur la feuille, la poitrine encombrée de sanglots, les mâchoires contractées par la rage.

Les années ont passé et j’ai perdu le sens de ma démarche. La musique ne vient plus dans mes mots. Je mourrai sans avoir dit l’essentiel, même si c’est dans longtemps − surtout si c’est dans longtemps. Aujourd’hui que je vous écris, j’enrage de n’être pas capable de faire mieux. Je demeure extrêmement triste quand je vous vois danser, car alors je pense à de jolies flammes que le vent va bientôt souffler. Je prends note de mon incapacité à vous embrasser sur-le-champ. Mon corps est façonné par des désirs contrariés ; la frustration le recouvre d’un voile électrique. Jetez-y du bois ! et entendez le crépitement du courant.

Dieu merci, je ne suis pas très « voie du milieu ». Mon ego souvent se trouve embarqué dans de sales manèges. La littérature, les émeutes, la scène, un certain masochisme en amour, font que je suis traversé par des flux violents. Mes brûlures se réveillent le soir et font que je me déverse dans des lignes obscènes, absolument porno. Ma pudeur immémoriale se fendille, craquelle et pèle. J’ai des soucis avec ma chair, je m’inquiète de savoir si je resterai longtemps empêché de vous témoigner autre chose qu’une réserve que je déteste − dandy paysan, guindé connard effarouché par la peau des autres. Je me tiens devant vous, silencieux et encombré. Le précipice continue de grandir dans ma poitrine ; tant d’images s’y déversent qui me font regretter de les avoir vues. Je dis : « Je ne suis rien » pour étouffer mon ego ; alors il se débat comme une bête qu’on assassine. Quand il reprend le dessus, je m’entends prononcer trois mots impardonnables : « Je suis tout ».

(Crédits photographiques : Paris, la Cité judiciaire en construction. Par l’auteur.)

2017, ou le Nouveau monde

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2017 s’annonce étonnante. J’ai presque envie d’arrêter d’écrire ; hélas, je viens seulement de commencer. Je ne peux même pas vous signifier mon désarroi en me retirant dans une grande explosion. Si je partais, on entendrait à peine ce tout petit pétard au milieu des déflagrations monstrueuses de l’époque.

Quand j’étais jeune, il y a longtemps, à la fin du Vieux monde, je pouvais comprendre que des policiers me détestent à cause de mes idées, surtout quand je les disais sur la voie publique. Ce qui est embêtant aujourd’hui, c’est qu’on ne peut pas donner d’explications à quelqu’un qu’on martyrise parce qu’il est Noir. On ne peut pas lui dire : « Ça a toujours été comme ça », même si c’est vrai. On ne peut pas lui répondre : « Mais enfin, tu n’es pas Blanc ! » Il n’y a rien à dire. Les mots du Vieux monde ne protègent plus les criminels du Nouveau − et ils s’en plaignent ! eux qui sentent que leur immunité est sur le point d’être levée. Ils voient marcher sur eux des écorchés que les gaz irritants font hurler à la mort.

Je ne veux pas vivre en 2017. Je me sens dans la position du vieillard accroché au plongeoir, et que des gens essaient de mettre à l’eau. Je sais qu’il est déjà trop tard pour emprunter l’échelle. Je vais devoir sauter dans le bouillon infect qui va me rentrer dans le nez, me couler dans la gorge, et la foule en furie me crie des « Pisse dedans ! », comme s’il m’appartenait d’en modifier le goût. Mais je n’écris pas pour aujourd’hui. Je ne fais que balancer des bouteilles à la mer en espérant changer un continent que je ne verrai jamais.

Je suis coincé dans cet endroit plus menaçant qu’un volcan à deux minutes du débordement. J’entends des sons ronds émis par la bouche gélatineuse de Michel Onfray. Partout, on annonce Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. Quand je tourne la tête pour ne plus voir ces horreurs, je suis forcé d’écouter la chanson des progressistes raisonnables. Ils s’apprêtent à voter PS, après cinq ans de coups de matraques, de cadeaux au grand patronat et de discours racistes. Le progressisme, oui ; mais le duplex à Jourdain, oui aussi !…

Vraiment, le Vieux monde n’en finit pas de se gâter, et j’ai souvent l’impression de frapper une énorme pêche pourrie. Quel sale boulot !

(Crédits photographiques : affrontements à Bobigny suite au rassemblement contre les violences policières. Capture d’écran de la vidéo de Taranis News intitulée Bobigny : le rassemblement #justicepourThéo termine en émeute.)

Une méthode infaillible pour devenir écrivain

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Ça fait six ans que j’écris. En matière de textes courts, je suis en bout de courses. Les revues, c’est chouette ; les nouvelles, c’est bien ; simplement, voici venir le moment où je vais devoir allonger la sauce pour ne pas cramer dans la poêle. C’est pourquoi, outre que je trime comme un dingue (au point qu’on pourrait m’épingler des médailles sur le torse, comme on fait aux militaires blessés ou aux patrons du CAC 40), je me pose une palanquée de questions.

Dans un entretien filmé en 1971, Jacques Brel nous apprend que de tous les peuples de la Gaule, ce sont les Belges qui portent le mieux les valises. (C’est une information à prendre avec des pincettes.) Il nous raconte surtout qu’il connaît « un million de types qui vont écrire un livre ». Moi aussi, j’entends beaucoup de gens me dire qu’ils écrivent − qu’ils aimeraient écrire −, mais que voilà, par où commencer ?

Comme je n’aime pas laisser mes amis sur le bord de la route pendant que je m’éclate en Ferrari à 270 km/h, j’ai décidé de rédiger la très courte méthode que voici.

1) Il n’est pas exagéré d’affirmer que pour apprendre à écrire, il suffit d’écrire beaucoup et souvent. Une publication, quelle qu’elle soit, se paie d’abord en temps. On dit que Jules Vallès a expédié des malles entières de feuillets à son éditeur avant que naisse la trilogie. Aujourd’hui, on envoie plutôt des gigaoctets de pièces jointes, mais ça revient au même. Il faut faire des lignes.

Dans cette perspective, les ateliers d’écriture peuvent être d’un certain secours, non parce qu’ils dispensent des leçons sur comment punaiser des mots sur fond blanc, mais parce qu’ils font que vous vous asseyez pour écrire. C’est une question de discipline, si vous préférez. J’ai lu quelque part qu’un type comme Bernard Werber fait payer son enseignement des mystères du roman merdique qui se vend bien. Mon avis, si vous permettez, c’est qu’on devrait le foutre en prison pour escroquerie et abus de faiblesse. S’il vend des centaines de milliers d’exemplaires de ses saloperies bien ficelées, tant mieux pour lui. Sachez toutefois qu’il ne peut rien pour vous, sinon vous soutirer du fric. Tout ce que peut faire un auteur, c’est partager son expérience. La méthodologie, c’est pour les concours administratifs.

2) Pour écrire bien, mieux vaut lire tant qu’on peut. À la fin de sa vie, Sartre était aveugle. Il regrettait beaucoup l’époque où il pouvait plonger dans un bon bouquin en picolant sur la terrasse de son hôtel à Venise.

Il est important de lire pour ne pas réinventer la poudre. Il faut se rendre compte du chemin déjà parcouru, du travail colossal fourni par des générations de plumitifs plus ou moins bons, qui ont sué jour et nuit sur le papier. Ce n’est qu’à ce prix qu’on peut se mettre en quête d’une écriture honnête et d’une pensée originale.

La lecture a deux vertus apparemment contradictoires : elle apprend l’humilité en même temps qu’elle donne envie d’être Cervantes, selon l’expression martelée par Nabe. C’est dans le compromis entre ces deux termes que réside la grande beauté de la littérature.

Surtout, ne croyez pas que le simple fait de lire les grands auteurs avec application vous dispensera d’être un débutant médiocre. En soi, cette activité permet seulement de devenir un réactionnaire cultivé, un peu comme Éric Zemmour. Lorsque vous prendrez votre élan, que vous connaissiez deux classiques ou dix mille, vous marcherez sur vos ailes gourdes. Au mieux, on dira de vous que vous avez quelque chose, sinon que vos écrits ne sont franchement pas terribles. Mais pas de panique, si vous bossez avec du feu plein les mains, vous progresserez, c’est certain, plus ou moins vite selon vos aptitudes.

Évidemment, Ducasse et Rimbaud sont allés plus vite que vous, mais n’imaginez pas qu’ils se tiraient sur la nouille en attendant l’inspiration. En football aussi, certains joueurs éclosent plus tôt que les autres. On les appelle des « jeunes prodiges ». Les grands clubs se les arrachent. Pourtant, tous ne deviennent pas Lionel Messi, loin de là. Tout le monde doit charbonner (et se doper, pour ce qui est du football. Et de Sartre.)

3) Enfin, si votre intention est toujours de faire des romans, des nouvelles, des essais ou des poèmes, je vous conseille de vivre, de sorte que vous ayez envie de parler, de raconter, d’une manière ou d’une autre, ce que vous avez dans la poitrine. Soyez au minimum un chien nerveux doublé d’un amoureux inquiet. N’ayez pas peur de vous décevoir. Croquez le fruit trop vert, vos grimaces feront rire le lecteur.

(Crédits photographiques : collection d’objets du quotidien de l’auteur.)

Même en enfer – Considérations sur la mélancolie

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Ouais, j’t’ai jamais aimé, on s’est jamais vraiment quittés.

J’ai connu quelques épisodes douloureux, comme beaucoup de monde. On a beau vivre à une époque où l’existence est relativement simple − grâce à un ensemble d’avancées complexes −, on n’en demeure pas moins fragile. Peut-être qu’une partie de notre âme réclame son lot de peines. Il est possible qu’on ne se nourrisse pas seulement de savoirs, mais également d’épreuves. (Le thème est classique en littérature.) Si je n’avais pas sombré pour telle raison, n’aurais-je pas coulé pour une autre ? Je portais probablement en moi une certaine charge de malheur qui devait se manifester, d’une manière ou d’une autre.

« Le temps et mon humeur ont peu de liaisons. J’ai mes brouillards et mon beau temps au-dedans de moi. » Ainsi s’exprime Clément Rosset, grand mélancolique, citant Pascal dans un entretien vidéo. C’est vrai, dans une certaine mesure. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été habité par un sentiment sourd de tristesse, que j’interprète aujourd’hui, à 30 ans passés, comme une conscience trop aiguë (ou excessive) du tragique de l’existence. Un enfant ne devrait pas être déprimé par les harmonies grandioses d’un orchestre symphonique. Je l’étais, si bien que je ne suis plus capable de regarder un film d’animation habillé de cordes et de cuivres sans éprouver une douleur qui me précipite dans un abîme de détresse émotionnelle. N’importe quel vieux Disney me saccage le moral.

Je ne sais pas d’où vient cet animal qui se tord dans ma poitrine et qui gratte à mes côtes pour éprouver sa cage. C’est peut-être une histoire de transmission génétique des traumatismes. J’ai lu quelque chose à ce sujet. Je crois que je mourrai sans connaître le fin mot de l’histoire ; et c’est pourquoi j’ai pris le temps d’apprendre à vivre avec ce dragon glacé, cette bête nomade qui voyage dans mon inconscient à la recherche du moindre espace où faire entendre son râle paralysant.

Il m’est arrivé de le faire reculer très loin, jusqu’aux frontières de ma conscience, où je l’ai côtoyé certains soirs sans me formaliser de ce qu’il existait, de ce qu’il me montrait les dents comme pour les planter dans mon cœur. En certaines circonstances, j’ai réussi à vivre à ses côtés. C’est beaucoup plus intéressant que de faire semblant l’ignorer, et de loin plus beau que d’en crever. Ça demande de lâcher prise, d’accepter ce corps qui pèse des tonnes et qui ne réagit plus. On peut y arriver à deux conditions au moins : d’abord, avoir plus peur de la mort que de la souffrance, ce qui n’est pas évident pour tout le monde ; ensuite, travailler à se moquer de la mort, de sorte que, bien qu’elle soit toujours plus crainte que la douleur, elle le soit si peu qu’elle ridiculise celle-ci.

Deux ou trois stoïciens m’ont aidé dans cette tâche, mais plus encore la résolution d’aller vers les autres, amis ou non, quels que soient mon état de fatigue, mon niveau d’anxiété et la profondeur de mes doutes. Petit à petit, l’envie, qui n’était au début qu’une abstraction, une formulation purement intellectuelle, est revenue, soulevant mon corps et l’animant au-delà de toute espérance. Terminé, le stoïcisme des Anciens. Je qualifie volontiers ce processus d’ « aïkido psychologique ». Il consiste à retourner la puissance du désarroi contre la mélancolie.

*

Comme l’angoisse, cette autre nomade qui habite les plaines de l’impensé, la dépression me fait l’effet d’un ressac. En certaines circonstances, je l’ai dit, j’ai passé de merveilleux moments au bord de cette masse mouvante.

J’avais réussi à l’accepter ; j’ai eu le tort de l’oublier.

En se retirant vers l’horizon, elle laisse son empreinte au sol. Il ne viendrait à l’idée de personne de se coucher sur le sable humide, pour la bonne raison que la prochaine vague pourrait nous passer sur le ventre. C’est quand l’eau disparaît trop longtemps qu’on s’expose le plus à ses dangers. Le sable sèche ; on s’enhardit, on s’aventure loin, très loin des serviettes et des restos fumants du front de mer. Comme les promeneurs imprudents dans la baie du mont Saint-Michel, on ne voit pas la marée qui remonte, les langues écumantes qui tourbillonnent et nous encerclent.

C’est quand on est le moins vigilant qu’on se prend les plus beaux K.O. Pas besoin d’être philosophe pour savoir ça. N’importe quel entraîneur de boxe vous le dira.

*

La nuit tombe vite sur Oslo. Avant de disparaître derrière les petits monts boisés, le soleil fait briller le fjord. C’est éblouissant. À 4 heures de l’après-midi, tout s’éteint d’un coup. Le ciel devient plus sombre que l’encre d’un stylo-plume. Le calme et l’obscurité, propices au recueillement, s’installent pour longtemps dans les rues bien rangées de la capitale norvégienne. J’ai sommeil et je me pose des tonnes de questions. Il semble que mon environnement ne soit pas sans influence sur l’état de mon moral. Je me fonds dans la nuit glaciale. Le vent me porte au-delà du cercle polaire, tout au Nord, dans des régions d’où je vois le monde d’un œil implacable. Les choses ne m’émeuvent plus comme avant. J’ai longtemps poursuivi le dragon, comme Achab la baleine, un harpon à la main, jusque dans des recoins qui n’ont d’intérêt que pour ceux qui veulent s’y perdre. C’est terminé.

Je ne veux plus m’acharner à chasser une partie de mon âme. Je continue de m’ouvrir le capot pour colmater les fuites, c’est important, et souvent quand il fait froid, quand la chambre est plongée dans la pénombre, quand les gens que j’aime ont du brouillard plein les yeux, oui, il m’arrive d’être impressionné par le grondement du torrent d’émotions que j’ai appelé « dragon », et que d’autres avant moi ont nommé la « bile noire ». Mais je sais désormais que ça ne tue pas. Ce qui détruit, c’est la terreur que ça inspire.

La dépression nous harcèle surtout quand on la rejette comme un corps étranger. Elle est plutôt consubstantielle à notre intelligence, nous qui sommes trop éveillés pour ne pas interroger chaque parcelle de l’existence, et trop idiots pour apporter des réponses aux questions. L’être humain est ainsi fait qu’il retourne les pierres engluées dans la vase et qu’il panique quand l’eau se trouble. Mais qui peut se plaindre d’être curieux ? C’est une chance. Il faut composer avec ce malheur pour le dépasser.

*

Je vais au-devant de toutes les catastrophes. C’est mon caractère et ma stratégie. J’ai liquidé la possibilité d’une vie de malheur dans un combat acharné dont je porte les stigmates sous le tapis de ma barbe. Comme les peuples au temps des nations, j’ai appris à aimer la paix dans le bourbier des champs de bataille.

(Crédits photographiques : le fjord devant l’opéra d’Oslo. Par l’auteur.)